AccueilVincent Carry : « La culture est un bon moyen de repenser l'Europe »

Vincent Carry : « La culture est un bon moyen de repenser l'Europe »

Vincent Carry : « La culture est un bon moyen de repenser l'Europe »
© Vincent Carry

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Nuits sonores n'est que la partie visible d'un écosystème hybride, mêlant association et entreprises commerciales. Pourquoi une telle articulation ?

Il n'y a pas de statut qui nous correspond, d'où l'envie de créer un modèle qui nous soit propre. Tout part d'Arty Farty, la maison-mère associative. Elle porte des événements (European Labs, Nuits sonores), des projets internationaux (années croisées France-Corée, We are Europe) mais surtout des compétences (conseil et direction artistique, communication, production d'événements). Dans une association, on ne peut pas faire de levée de fonds par exemple. En revanche, on le peut par le biais d'une entreprise classique. C'est pour cela qu'Arty Farty participe à la gestion d'entreprises privées comme A.K.A, une agence de booking et de production d'événements basée à Paris ou Culture Next, essentiellement gestionnaire du Sucre et bientôt de La Piscine, un restaurant que l'on va créer à la Piscine du Rhône en 2017.
Nous nous sommes rendus compte que le modèle économique d'un festival était précaire et que l'on devait construire un modèle pérenne en diversifiant nos activités. Nous ne sommes définitivement pas qu'un festival. Et si nous n'étions que cela, nous serions mort depuis longtemps.
Je souhaite qu'Arty Farty reste toujours une association au service de l'indépendance et de l'intérêt général. Aujourd'hui, elle pèse 6,5 M€ et emploie près de 50 salariés en CDI, dont plus de 20 pour le Sucre. Le tout en s'autofinançant à 91,5 %. Ce dont je suis très fier.

Votre objectif est-il d'atteindre une totale indépendance ?

Nous nous inscrivons dans une logique économique, avec l'envie de constituer quelque chose de solide, géré à notre façon, en toute indépendance. Evidemment, on cherchera toujours de petites ressources publiques, mais à la marge, pour des projets spécifiques.
Notre indépendance s'exprime aussi dans nos choix de programmation. À Nuits sonores, on ne suit pas le buzz ou les ventes musicales, et c'est un luxe gigantesque pour les programmateurs. D’autant qu’une sélection très exigeante n'empêche pas le public d'être au rendez-vous : nos nuits sont presque toujours complètes.

Nuits sonores, c'est aussi une carte blanche à un pays invité. Après Varsovie en 2015, c’est Séoul qui a été choisi. Pourquoi ?

Cette démarche découle d’un partenariat initié de longue date avec l'Institut français et entre dans le cadre des années croisées France-Corée du Sud. Nous avons invité une douzaine de groupes à se produire à Lyon. Au-delà de la Korean pop, on trouve à Séoul un univers très intéressant, notamment le pop rock underground, que nous souhaitions mettre en valeur. C'est d'autant plus intéressant que cette année, il y a une perspective de match aller-retour : Nuits sonores s’expatriera à Séoul au mois de novembre.

Ce n'est pas la première fois que vous exportez votre modèle à l'international...

Parler d’exportation n’est pas correct : nous ne sommes pas dans la redite, mais dans l'adaptation. Nous partons d'un socle non-négociable, l'ADN de notre projet, à savoir le caractère urbain du lieu et l'intransigeance de la programmation. Ensuite, on co-construit un nouveau projet avec nos partenaires.
Nous avons déjà collaboré avec Shanghaï, Zürich, Barcelone, Berlin et Yokohama. Quant à Tanger, qui réalise ses 4e Nuits sonores cette année, il s'agit d'une véritable volonté pour Arty Farty d'instaurer un partenariat pérenne.
Actuellement, nous menons une réflexion poussée avec Boston et Bruxelles. Nous sommes régulièrement sollicités. Ca a été le cas pour la Russie, sans suite pour le moment.
Nous ne pouvons pas tout faire, juste ce que l'on a envie de faire.

Et Lyon dans tout ça ?

Il existe à Lyon une alchimie puissante entre le territoire et nos projets. Nous n'aurions pu bâtir ce projet nul part ailleurs. Nous avons réussi à instaurer un dialogue avec les collectivités pour remettre de l'humain dans des lieux abandonnés. C'est énorme. Depuis le début de l'aventure, plus de 300 lieux ont été réanimés par Nuits sonores.

Cette édition marque justement la fin du cycle Confluence, initié en 2014. Avez-vous déjà anticipé la suite ?

Confluence était un vrai pari. À partir de l'ancien Marché Gare, nous avons construit un triangle parfait avec le Musée des Confluence et le Sucre. 2016 marque l'aboutissement de ce projet urbain. Mais notre marque de fabrique, c'est aussi le renouvellement. Nous sommes un des rares festivals à revoir sa copie tous les ans et à donner une lecture historique, personnelle et intime de Lyon. Nous avons très envie de réinvestir d'autres quartiers. Cependant, il y a moins de friches qu'avant. Aujourd'hui, on doit raisonner à l'échelle du territoire métropolitain. Il peut être intéressant de voir plus loin sans oublier le cœur de ville, voire réécrire la copie dans son intégralité... Mais nous ne quittons pas complètement Confluence. Nous y laissons 2 lieux pérennes : le Sucre et Hôtel 71.

Parlez-nous de ce dernier projet…

C'est un creative hub destiné à accueillir différentes structures et start-up culturelles. Il sera situé au 71 quai Perrache, dans la maison patronale de la Halle Girard, à proximité du lieu totem de la French Tech. C'est un projet qui a été imaginé avant le lieu totem, mais, par chance, ils seront complémentaires. Notre structure a pour vocation d'accompagner ces jeunes pousses et verra le jour en 2017. Elle s'inspire de Créatis, la résidence d'entrepreneurs culturels hébergée au dernier étage de la Gaîté lyrique, à Paris, pour laquelle nous sommes en train de proposer un nouveau projet, avec une participation plus importante, dont nous connaitrons l'issue finale en juillet prochain.

Est-ce à dire que l'entreprise culturelle a besoin d'un accompagnement spécifique ?

Nous sommes sortis du financement traditionnel de la culture, sauf pour les grandes structures, qui espèrent que les subventions vont continuer à être la source principale de leur budget. Nous sommes la dernière génération à avoir reçu des subventions pour nos projets culturels. Aujourd’hui, un jeune qui viendrait présenter Nuits sonores devant la collectivité se ferait jeter. Il faut inventer d'autres modalités et rentrer dans une logique d'entreprise. Nous sommes face à un entrepreneuriat culturel qui émerge par nécessité.

La tendance est-elle uniquement française ?

En France, le ministère de la culture est enkysté dans une logique ultra-conservatrice, proche du naufrage. L'ensemble du secteur culturel investit dans le passé. Mais nous sommes une génération de European natives qui n'a pas à rougir de son appropriation du projet européen dans son ensemble. Nous ne sommes responsables ni de son échec, ni de la crise démocratique qui le secoue. Il faut qu'on se bouge assez vite. Le malentendu n'est pas sur le rêve européen, mais sur son traitement technocratique. Je pense que la culture est un bon moyen de reparler de l'Europe, et c'est ce qu'on fait à European Lab qui, en marge de Nuits sonores, imagine chaque année le futur de la culture. C'est aussi ce que nous avons imaginé avec We are Europe, un projet européen dont nous sommes les têtes de file. Lancé avec 7 autres festivals européens, il a pour objectif de valoriser les cultures électroniques autour du numérique, de la technologie et de la politique. La mobilité européenne se construit davantage avec Nuits sonores qu'avec l'art lyrique ou les cathédrales gothiques !

Ses dates clés

2008 à 2016
Il devient conseiller artistique de la Gaîté Lyrique, à Paris, puis crée successivement le forum European Lab, la société Culture Next (exploitante du Sucre), A.K.A. avec Alias et ABM Musique avec Art Book Magazine.

2003
Création de Nuits sonores

1999
Création d'Arty Farty

1971
Naissance le 17 avril à la Croix-Rousse

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