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Opéra de Lyon : Wajdi Mouawad, l'éternel étranger

Opéra de Lyon : Wajdi Mouawad, l'éternel étranger
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Adolescent, alors que vous viviez à Paris depuis cinq ans, pourquoi avoir quitté la France ?

Je vivais à Paris où ma famille avait fui la guerre au Liban. A quatre reprises, la Préfecture avait renouvelé la carte de séjour de ma mère. La cinquième fois ne s’est pas bien déroulée. Faute de renouvellement nous devions quitter le territoire. Destination première, le Texas où vivait un oncle. Mais une nouvelle loi américaine, stipulant que tout enfant de plus de 21 ans devait attendre avant de rejoindre la famille, concernait ma sœur, âgée de 22 ans. Ma mère a opté pour le Québec. Je ne remercierai jamais assez ma sœur...

La greffe a-t-elle bien pris ?

J’étais adolescent, mais je me souviens encore de l’agent fédéral qui, à notre descente d’avion, nous appelant par nos noms et prénoms, a eu ces mots : « Le Canada est honoré de vous accueillir pour l’enrichir de votre culture et de votre expérience ». Cet accueil compensait en partie la tristesse d’avoir laissé Paris, mes copains et l’équipe de rugby dont j’étais le capitaine. Je me suis adapté à ce nouveau pays, en partie grâce au théâtre. Depuis j’ai épousé une Française, mes enfants sont français. Pour autant je n’ai pas changé de nationalité. Je suis resté canadien, non par rancœur, ni esprit de revanche. Bien au contraire. Mais depuis que j’ai quitté le Liban, je suis un éternel étranger, qui a toujours eu une carte de séjour.

Comment cette itinérance vous a-t-elle marqué ?

Mes prénom et nom, à consonance arabe, ne font pas de moi un musulman. Je suis chrétien maronite. Et d’une certaine manière, je mets en lumière des ignorances. Cette confusion, associée à la peur et aux frayeurs, se renforce depuis deux ans. L’inhospitalité gagne du terrain, l’hospitalité se vide de son humanité. Les calculs électoraux se payent par la chair des gens qui périssent en Méditerranée. Je voudrais rappeler que le Liban, pays de 3,5 millions d’habitants, accueille plus d’un million de réfugiés syriens. La Turquie en accueille plus de 3 millions. La perte de confiance de l’Europe se traduit dans son incapacité à écouter et à avoir de l’empathie. Vu de l’étranger, c’est terrible.

Comment cela se traduit-il dans votre travail ?

J’ai toujours intimement lié le singulier et le collectif. Comment, par exemple, peut-on être heureux individuellement et malheureux collectivement. Pour moi, ce paradoxe est source de ma nécessité d’écrire. Je retrouve cette même question à la tête de l’équipe que je conduis depuis avril, depuis ma nomination au Théâtre de la Colline, la même que je me posais avec les différentes troupes avec lesquelles j’ai travaillé. La question se pose aussi avec les spectateurs. Comment parler à un individu et en même temps à un public.

Vos pièces, notamment le cycle du « Sang des promesses », abordent les thématiques de la paternité, de la transmission. Pourquoi ?

C’est la question du mystère de soi dans le monde où nous vivons. Qu’y a-t-il derrière la porte ? Cette question de la révélation est obsessive. Je crois qu’Œdipe se crève les yeux non parce qu’il vient de découvrir qu’il a couché avec sa mère, mais parce qu’il l’apprend trop vite. Ce n’est pas la vérité qui dévaste, mais la vitesse de cette révélation. Et aujourd’hui, cette vitesse ce sont les images véhiculées par les médias, dans un monde en direct avec lequel nous ne parvenons plus à prendre de distance, donc à le penser. Nous avons tendance à publiciser le direct.

De quel univers artistique venez-vous?

Je viens de la littérature. Je dois aux romans de Victor Hugo, Kafka, Céline, aux Contes des Mille et une nuits, mes premiers émois. Je n’oublie pas l’importance de la découverte de l’histoire européenne du XXè siècle, fondé sur le récit et l’émotion. Je revendique la nécessité de la narration et de l’émotion dans un rapport puissant à l’humanisme. Cette approche renvoie au philosophe tchèque Jan Patocka qui, dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’Histoire, s’interroge sur l’utilité de la philosophie et du théâtre face aux événements qui bouleversent le monde.


Comment êtes vous passé de l’écriture à la mise en scène ?

Au Canada, j’ai tout appris, le théâtre, l’écriture, la technique. J’ai débuté comme comédien. Seulement, en raison de mes origines et de mon parcours, je n’avais pas l’accent québécois. Les metteurs en scène me distribuaient dans les rôles de Français ou d’Arabes. J’ai compris que si je voulais faire du théâtre contemporain, je devais l’écrire avec ma propre langue. Dans le prolongement, j’ai fait mes premiers pas de metteur en scène et engagé des comédiens. Ainsi est né Littoral, la pièce qui a lancé ma carrière en France où, jusqu’alors, je n’avais fait que de timides apparitions aux Francofolies, mais en tant qu’auteur. Le Théâtre 71, la scène nationale de Malakoff a pris 20 dates. Ensuite j’ai bénéficié d’une résidence au CDN de Chambéry, puis Avignon où j’ai présenté Seuls en 2008 et 2009, Littoral, Incendies, Forêts et Ciels en 2009. Par la suite j’ai monté des pièces de Sophocle avant de prendre du recul, à Nantes, pour faire un travail de recherches.

Pourquoi avez-vous accepté la direction du Théâtre national de la Colline ?

En décembre dernier, le ministère m’a appelé, me demandant si j’accepterais de prendre la direction du Théâtre de la Colline. Préférant travailler avec ma compagnie, Au carré de l’hypoténuse, j’ai tendance à refuser ce type de poste. Et puis j’ai pris le temps de la réflexion lorsque j’ai compris que ces nouvelles fonctions allaient me permettre de conjuguer la création personnelle avec l’engagement citoyen, particulièrement auprès des jeunes. Pour l’instant j’assume la programmation préparée par mon prédécesseur Stéphane Braunschweig (nommé à l’Odéon.ndlr). Mes choix s’afficheront dans la saison 2017-2018

Dans quelques jours, les Lyonnais découvriront une nouvelle facette de votre talent. Comme est né ce projet Mozart ?

L’aventure remonte à 2014, lorsque Serge Dorny m’a appelé pour me proposer la mise en scène de L’Enlèvement au sérail. Ayant vu mes spectacles, il voulait travailler avec moi mais n’avait pas encore trouvé un projet qui corresponde à mon univers. J’ai accepté sa proposition car cet opéra de Mozart parle de la relation entre l’Orient et l’Occident,

Comment l’abordez-vous ?

Si je m’en tiens à une lecture littérale, le livret a un caractère islamophobe. J’ai demandé à Serge Dorny de pouvoir réécrire les parties parlées de ce singspiel, de manière à mettre en lumière les points d’accord et de désaccord entre les deux cultures.

Qu’ont-elles en commun ?

La place de la femme qui, dans les deux cas, et bien qu’adulée, doit être contrainte. Car à regarder de près, la vie dans le sérail n’a rien d’effroyable. Blondchen contrôle les assiduités d’Osmin, le Pacha est aux petits soins pour Konstanze. Je me suis intéressé à leur retour, au fait qu’elles ne sont plus les mêmes, accessoirement qu’elle doivent remettre un corset.

Comment traduisez-vous ce propos ?

Simplement par l’artifice du flash back. Le texte parlé nous ramène au présent, au cours de la fête célébrant leur retour, et qui se termine mal, la musique évoque le passé.

Cette première expérience lyrique éveille-t-elle des envies de monter d’autres opéras ?

Oui. Mais trop vite. Le genre est très contraignant. Si je dois remettre l’opéra sur le métier, il faudra un ouvrage qui me ressemble comme, par exemple, Don Giovanni de Mozart qui m’intéresse par la relation au père. Quelque soit l’œuvre, il s’agira d’une histoire de famille.

A Lyon, vous avez présenté le Sang des promesses aux Célestins. Quels souvenirs gardez-vous de la ville ?

J’ai aussi joué au TNP, dans Les justes, pièce d’Albert Camus mise en scène par Stanislas Nordey. J’ai gardé un très bon souvenir, particulièrement de la complicité avec les équipes des Célestins.

Dates clés

2016
Nommé, en avril, directeur du Théâtre national de la Colline à Paris

2009
La saga Sang des promesses (Littoral, Incendies, Forêts, Ciels) tient en éveil le public d’Avignon pendant 11 heures

2007
Nommé directeur artistique Théâtre français du Centre national des Arts du Canada à Ottawa

1997
Création de « Littoral », le spectacle qui le révèlera en France et lui vaudra le Molière du meilleur auteur francophone
1983
Installation au Québec où il entre à l’Ecole nationale du théâtre du Canada

1968
Naissance à Deir-el-Qamar au Liban

A l’affiche à Lyon

L’Enlèvement au sérail de Mozart

Wajdi Mouawad fait ses premiers pas à l’opéra avec ce singspiel de Mozart, dirigé par Stefano Montanari avec Jane Archibald (Konstanze), Cyrille Dubois (Belmonte), Joanna Wydorska (Blondchen), Michael Laurenz (Pedrillo) et David Steffens (Osmin).
Opéra de Lyon, 22 juin au 15 juillet


Seuls et Sœurs

Au TNP, il présentera deux solos. Sœurs un nouveau texte joué par Annick Bergeron, prolonge son introspection de l’univers de la famille dans le sillage de Seuls. Dans cette pièce, seul en scène pendant 2H30, l’auteur-acteur-metteur en scène brode sur la rencontre avec Le fils prodigue, le tableau de Rembrandt, et l’hommage à son maître Robert Lepage.

TNP, 10 au 21 mai 2017.

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