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Sylvie Ramond ou l'art de diriger des musées

le - - Grand témoin

Sylvie Ramond ou l'art de diriger des musées
Céline VAUTEY

Sylvie Ramond, directrice du musée des Beaux-Arts, a été nommée en février dernier directrice générale du nouveau pôle des musées d'art créé par la Ville de Lyon, qui regroupe le musée des Beaux-Arts et le musée d'Art contemporain, après le départ en retraite de Thierry Raspail. En attendant la nomination du ou de la successeur(e) de celui-ci, elle peaufine son projet de développement des deux musées phares de la capitale des Gaules, elle qui est une spécialiste de l'art moderne. Rencontre avec une femme dévouée à son travail et au rayonnement de l'art, à la conviction profonde que l'art peut changer le regard.

Vous êtes arrivée en 2004 à la direction du musée des Beaux-Arts de Lyon. Quels changements se sont opérés depuis votre arrivée ?

Il faut savoir que le musée des Beaux-Arts, qui est resté longtemps une belle endormie, a bénéficié d'un grand chantier de rénovation en 1990. Cela fait partie des grands chantiers de l'État, l'une des grandes aventures des musées français et aujourd'hui encore la rénovation du musée des Beaux-Arts est citée comme un exemple de ces grands musées rénovés en région à cette époque-là (les années 90 et 2000, NDLR). Ce qui a permis à cette institution de renforcer sa visibilité. Nous nous sommes aperçus de la richesse des collections et le musée a été doté de moyens inédits. Cette campagne de rénovation a été conduite admirablement par Philippe Duret de 1990 à 1998, et moi j'hérite d'un musée totalement rénové auquel il faut donner une nouvelle dimension. En essayant de l'imposer sur la place européenne et internationale. Tout d'abord par une politique d'exposition que je conçois avec les collections. En fait, les expositions sont un moyen de rappeler la richesse et la diversité des collections permanentes, et c'est très important pour moi. Comme nous sommes un musée encyclopédique, nous programmons des expositions qui répondent à toutes les périodes, toutes les civilisations qui sont évoquées dans l'histoire des collections. Nous nous faisons également connaître sur le plan international par une politique d'acquisitions. Ça a été une expérience extraordinaire qui a été favorisée par l'acquisition du premier tableau de Poussin, La Fuite en Égypte, en 2008.

Pourquoi ?

Parce que elle a été pendant longtemps l'opération de mécénat la plus importante jamais menée en France et c'était une opération réalisée par un musée en région. Elle a réuni 17 mécènes, à la fois de grandes compagnies internationales mais aussi des entreprises locales. Après cette opération-là, il y a eu ce désir des mécènes de continuer à nous accompagner. Nous avons pu ainsi créer un fonds de dotation qui réunit 16 entreprises, puis dans la foulée, la création d'une fondation, le Cercle Poussin abritée par la Fondation Bullukian qui réunit environ 150 amateurs. La troisième instance est l'association des Amis du Musée, qui est un relais pour la politique d'acquisitions. Grâce à ces trois leviers, nous avons pu faire entrer dans les collections des œuvres extraordinaires. En 2012, trois œuvres de Pierre Soulages ; en 2013 : L'Arétin et l'envoyé de Charles Quint de Ingres, les deux paysages de Fragonard ; en 2014, le Corneille de Lyon ; en 2016 : un deuxième Poussin. Ce dont on n'aurait jamais rêvé, d'autant que les deux Poussin se situent à des périodes très significatives dans la carrière de l'artiste, puisque l'un est une œuvre testamentaire et l'autre réalisé à ses débuts, de plus peint à Lyon. Enfin, 2018 : la boîte de Joseph Cornell suite à l'exposition Joseph Cornell et les surréalistes à New York, présentée en octobre 2013. Nous sommes d'ailleurs salués sur la scène internationale pour cette politique d'acquisition tout à fait exceptionnelle. Nous avons des mécènes qui rappellent qu'ils s'engagent à nos côtés à condition que les collectivités territoriales et l'État continuent à nous accompagner. Tout ceci construit une histoire et permet d'expérimenter des choses magnifiques, comme les deux souscriptions publiques menées avec succès pour le tableau de Ingres et le portrait de Corneille de Lyon. Avec une vraie satisfaction des souscripteurs de pouvoir participer à l'enrichissement d'un patrimoine commun. Dans ma profession de conservateur, je suis passionnée par toutes les tâches que je suis amenée à faire, mais l'une des plus exaltantes est de se dire qu'on vous confie une collection, et vous vous devez de la transmettre aux générations futures. Derrière chaque acquisition, il y a une histoire.

« Derrière chaque acquisition, il y a une histoire »

Quelles différences y-a-il entre le Cercle Poussin et l'association des Amis du Musée ?

Le fonds de dotation réunit 16 entreprises qui s'engagent sur trois ans aux côtés du musée et versent 50 000 € chacune, consacrés en grande partie aux acquisitions. Lorsqu'on acquiert des œuvres qu'on arrive à faire classer Trésor national, la défiscalisation déjà très avantageuse de 60 % passe à 90 %, donc elles sont amenées à donner davantage, c'est ce qui s'est passé lors de l'acquisition du deuxième Poussin. Le Cercle Poussin lui, réunit essentiellement des amateurs, des collectionneurs qui donnent entre 1 000 et 3 000 € de cotisation. Et l'association des Amis du Musée accompagne le musée dans ses acquisitions. Par exemple, il y 3 œuvres d'Étienne Martin que nous aimerions faire entrer dans les collections et les Amis du Musée souhaitent lancer une souscription pour cela.

Comment dirige-t-on un établissement comme le musée des Beaux-Arts ?

Depuis 2004, nous avons réussi à nous imposer sur la scène nationale, européenne et internationale. D'une part, c'est la réussite de toute une équipe, nous sommes 130, un grand paquebot qu'il s'agit de diriger. Mais ma grande fierté est que nous avons travaillé dans tous les domaines. J'ai évoqué tout à l'heure la programmation des expositions, l'enrichissement des collections, mais il y aussi un travail admirable effectué sur les collections et nous avons deux exemples qui témoignent de cette vitalité. C'est le nouvel aménagement du département des objets d'art, grandement facilité par des donations exceptionnelles de céramiques contemporaines faites par le couple de collectionneurs Denise et Michel Meynet, auxquels nous avions consacré une exposition de leurs collections, « Métissages ». Et plus récemment, nous avons fait beaucoup d'aménagements pour la collection des sculptures, dans la chapelle notamment, qui sont pratiquement terminés et que nous allons bientôt pouvoir partager avec le public. Ça nous a rappelé que nous avions l'une des collections de sculptures les plus importantes en région, des ensembles vraiment exceptionnels autour de quelques grands artistes comme Joseph Chinard, Auguste Rodin, Antoine Bourdelle, Aristide Maillol, Joseph Bernard ou encore Étienne Martin. Il y a eu également de réelles découvertes dans la collection des sculptures du XVIIe et XVIIIe siècle, des œuvres sorties des réserves puis restaurées. Il y a surtout un fonds qui émerge, celui de Joseph Chinard qui a bénéficié d'un important programme d'études et de restauration que nous avons mené en partenariat avec le département des sculptures du musée du Louvre. Enfin, nous avons mis en place des outils de médiation qui seront prêts à l'automne. Nous prévoyons une sorte de plateforme à l'entrée de la chapelle avec des films qui permettront au public de faire comprendre les différentes pratiques de la sculpture, le modelage, la taille, le moulage, la fonte. Il y aura des matériaux qu'on pourra toucher, des outils de sculpteur. Les enfants d'Étienne Martin ont accepté de nous prêter certains outils de leur père pour qu'on puisse les présenter au public. Ce nouveau parcours autour de la sculpture s'inscrit à la suite de la publication d'un catalogue raisonné de la collection des sculptures du XVIIe siècle au XXe siècle que possède le musée. Là aussi, les mécènes nous accompagnent dans ces publications scientifiques, des mécènes de la fondation de l'Olivier. Nous avons donc plusieurs catalogues en préparation, la collection des arts de l'Islam, celle des sculptures du Moyen-Âge et de la Renaissance. C'est très important parce que ça nous permet de montrer la richesse de nos collections. Je dois dire que nous n'avons jamais autant reçu de demandes de prêts depuis la publication de ces catalogues. Cela s'accompagne d'une mise en ligne des collections sur le site pour que les collections soient visibles et accessibles au plus grand nombre, aux chercheurs et au public amateur. Il y a un site dédié, les collections en ligne du musée sont classées par thématiques.

Comment se construit une politique d'acquisitions dans un musée comme celui-ci ?

Nous avons la chance d'avoir une collection encyclopédique, de l'Antiquité jusqu'à nos jours. Quand je suis arrivée, je faisais des grandes listes. Par exemple, pour le XVIIe siècle, nous avions une collection très prestigieuse mais il y avait une grand absent, c'était Poussin ; le XVIIIe siècle, c'est peut-être le parent pauvre de la collection et je me disais que ce serait bien de posséder un Fragonard, un Watteau. Il y a donc au départ une liste qui est faite, collégialement avec les conservateurs. Ensuite nous profitons des opportunités du marché. Les conservateurs et la bibliothèque du musée effectuent une veille, nous allons également à la FIAC, à Maastricht et nous sommes sollicités par des particuliers, des familles d'artistes ou des artistes eux-mêmes. Souvent nous menons plusieurs projets ensemble. Des projets qui aboutissent et d'autres non. Par exemple, nous avons une très grosse collection sur le cubisme, notamment autour d'Albert Gleize et Georges Braque, malheureusement nous n'avons pas de Juan Gris. On nous a proposé il y a quelques mois un tableau important de ce peintre espagnol que nous étions sur le point d'acquérir quand la collection Rockefeller a fait une grande vente ; les prix se sont envolés et le collectionneur n'a plus voulu vendre.

« Réfléchir à la conception d'un musée universel qui répondrait aux exigences du XXI siècle »

Vous avez évoqué tout à l'heure l'acquisition de La Fuite en Égypte comme une opération exemplaire de mécénat. Quel est aujourd'hui le rôle du mécénat pour un musée ?

En 2008, j'avais la grande naïveté de croire que le mécénat ne servirait que pour les acquisitions. Aujourd'hui, le mécénat s'est diversifié et toutes les activités du musée en bénéficient. Un exemple : le club des entreprises a accepté pour l'exposition Matisse de participer à l'organisation, comme il le fait également pour l'expo Picasso que nous préparons pour début 2020. Il accepte de nous accompagner parce que les coûts de transport et d'assurance sont extrêmement élevés pour ces deux artistes. Nous organisons également des formes de mécénat très nouvelles, comme ces « voyages donateurs » où nous convions des mécènes à des voyages à la carte sur une thématique proche de l'exposition ; nous en consacrons l'argent à des publications ou des activités du service des publics. Nous l'avons fait pour Matisse et nous allons le refaire pour l'exposition sur l'empereur Claude (du 1er décembre 2018 au 14 avril 2019) en organisant un voyage à Rome en septembre. En fait, le mécénat ne remplace pas le financement public, mais permet de faire des acquisitions que nous n'aurions jamais pu faire sans lui.

Pourquoi créer un nouveau pôle des musées d'art, qui regroupe le musée d'Art contemporain et celui des Beaux-Arts ?

D'une part, ça permet d'offrir à la ville de Lyon sans doute la collection la plus importante d'art en dehors de Paris de l'Antiquité jusqu'à nos jours. C'est une chance pour Lyon de pouvoir tout à coup valoriser une collection exceptionnelle qui raconte une histoire de l'art. C'est aussi une occasion extraordinaire de réfléchir à la conception d'un véritable musée universel qui répondrait aux exigences du XXIe siècle. La création de ce pôle est en phase avec ce que l'on observe sur le plan international. Il y a de grands modèles, comme la Tate, ou les National galeries of Scotland sur lesquels je m'appuie. On constate ce phénomène de réunion, de rapprochement de musées un peu partout. Ce qui est important d'autre part, c'est de concevoir ces collections comme un ensemble cohérent, qui va permettre des regards croisés, d'instaurer des dialogues entre passé et présent, que ces dialogues soient riches d'inspiration pour les jeunes artistes. Ça devrait permettre également une meilleure visibilité internationale au moment où certaines grandes institutions comme Beaubourg et le Louvre installent des antennes sur la scène internationale et où nous devons faire entendre notre voix. En termes de mécénat, nous allons pouvoir réunir davantage de fonds. Nous allons jouer aussi sur la perméabilité des publics. Je crois beaucoup en ces échanges de publics. Mais les deux musées doivent garder leurs spécificités, le MAC doit rester ce laboratoire pour l'art contemporain. L'idée est vraiment de favoriser les échanges et les relectures d'une collection à l'autre. Cette réunion doit servir les deux institutions.

Si vous étiez un tableau, quel serait il ?

Certains de mes proches me reconnaissent dans l'une des figures de La Lecture de Fantin-Latour. Cela me va bien.

Ses dates clés

2018

Nomination à la direction générale du pôle des musées d'art de Lyon (musée des Beaux-Arts et musée d'Art contemporain)

2004

Arrivée à la direction du musée des Beaux-Arts de Lyon

1992

Conservatrice en chef du patrimoine

1988

Direction du musée Unterlinden de Colmar

1976

Stage auprès de Bernard Ceysson, ancien directeur du musée d'Art moderne et contemporain de Saint-Étienne

1959

Naissance à Bourg-en-Bresse




Gallia VALETTE-PILENKO
Journaliste

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