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« Savoir diriger une entreprise est l'affaire de toute une vie » Alain Asquin

le - - Grand témoin

Directeur du pôle Pépite Beelys, dédié à l'entrepreneuriat étudiant pour l'Université de Lyon, et premier vice-président de l'université Jean Moulin Lyon 3 chargé de l'entrepreneuriat et des expérimentations, Alain Asquin observe le monde socio-économique et ses évolutions à travers son regard d'universitaire et de chercheur. Ces domaines sont de plus en plus poreux. Il contribue à créer des passerelles entre ces acteurs producteurs de richesse.

Comment enseigne-t-on l'entrepreneuriat ?

Si on prend l'entrepreneuriat comme une manière d'être, une façon de penser, un rapport au réel que l'on peut transformer, nous n'enseignons pas des techniques. Enseigner l'entrepreneuriat constitue un autre travail que celui d'enseigner une méthodologie, des outils, une spécialité. A l'université, nous pensons que les postures de l'entrepreneuriat s'accompagnent. Le travail s'effectue sur une matière vivante, réelle, sur laquelle on amène les entrepreneurs à se positionner. On parle avec eux de leur attitude, des valeurs qu'ils souhaitent mobiliser, de leur capacité à s'engager, à agir, à raisonner. L'entrepreneuriat s'enseigne dans l'action, en expérimentant, dans une forme très interpersonnelle, dans la discussion, l'observation. Les modalités sont interactives. On interroge les raisons d'une prise de décision sans se positionner sur le fait qu'elle soit bonne ou non.

Ce discours correspond à la formation d'une personne déjà entrepreneur alors qu'à l'université, vos élèves ne sont pas encore totalement dans cette position.

La notion d'entrepreneur ne doit pas être réduite à celui ou celle qui va créer une entreprise. Nous nous intéressons à ceux qui s'engagent et qui veulent transformer la société et créer de la valeur. Une valeur qui est multiple. Nous avons à l'esprit la valeur économique mais c'est aussi créer de la valeur sociale, travailler sur les dysfonctionnements de la société et vouloir les corriger. Créer de la valeur pour autrui. De la valeur pour l'environnement en corrigeant les pratiques. Dans les générations que nous accompagnons aujourd'hui, ces différentes dimensions sont combinées en créant une entreprise mais aussi une association. Nous sommes dans une époque où l'on n'exclut pas les mondes mais où on les intègre.

Vous dirigez le master Eden (Entrepreneuriat et développement d'entreprises nouvelles) de l'iaelyon depuis 1997. Comment a-t-il évolué en 20 ans, alors que l'entrepreneuriat a lui-même changé de visage ?

Nous ne croyons pas qu'il y a un permis de conduire de l'entrepreneur. On ne forme pas des gens en se disant « Désormais, ils savent piloter une entreprise ». C'est l'affaire de toute une vie. Ce master créé en 1994 était à l'origine un diplôme d'université, donc ce n'était pas un diplôme national. Son objectif initial était de former des secrétaires généraux de PME, un terme aujourd'hui un peu désuet, le bras droit du dirigeant qui met en musique ses décisions et les pilote sur les plans financiers et organisationnels, qui traduit sa vision stratégique en démarche structurée. C'était un vrai enjeu pour les PME car, parfois, leurs dirigeants, visionnaires, pouvaient faire face à des problèmes de structuration. Lorsque je prends la direction de ce master en 1997, lors de sa nouvelle accréditation, j'ai mis ma vision du projet. Il m'avait semblé intéressant de travailler sur l'orientation entrepreneuriale ou l'intensité entrepreneuriale de ces PME. Nous avions noté un phénomène intéressant, en tant que chercheurs : des entreprises créées avec des idées et des valeurs pertinentes sources de succès arrivaient à une sorte de fin de cycle, entraient dans une phase routinière sans ne plus rien explorer. Où est le sel ? Où est le goût désormais ? On constate que certaines PME ont du mal à se réengager dans une dynamique entrepreneuriale. Or, probablement, c'est aussi la recherche qui nous le dit, les qualités de l'entrepreneur qui crée une entreprise, ne sont pas tout à fait les mêmes que celles de l'entrepreneur-dirigeant qui doit remobiliser un collectif qui existe déjà, qui a des habitudes et des modes d'organisation. Mon propos était donc de dire : nous proposons aux PME avec lesquelles nous collaborons, des profils de jeunes capables d'accompagner cette réactivation entrepreneuriale des PME. Nous sommes donc progressivement passé de la formation de développeurs d'affaires à la formation de jeunes entrepreneurs.

Comment l'université est-elle passée de ce master à l'incubateur Jean Moulin Lyon 3 ?

Ce master est vraiment orienté sur la création d'entreprise. Dans sa période de professionnalisation, certains étudiants n'étaient pas intéressés pour suivre un stage en entreprise mais souhaitaient créer leur propre entreprise. Or, la loi nous oblige à trouver une entreprise en contrepartie du contrat de professionnalisation. Lyon 3 a trouvé des solutions locales pour permettre à nos jeunes de pouvoir faire leur stage sur leur propre création d'entreprise. Cette idée a séduit. Aujourd'hui, les jeunes disposent du statut d'étudiant-entrepreneur pour cela. La formation en master est axée sur l'acquisition de compétences. Le deuxième niveau, le projet entrepreneurial, se développe dans l'incubateur. Les deux sont donc complémentaires. La force de notre approche a été de penser un programme de formation puis rapidement un programme d'incubation pour compléter le dispositif.

Que veulent les jeunes d'aujourd'hui ?

Travailler dans une start-ups les fait rêver. Parmi leurs motivations, nos étudiants disent vouloir vivre intensément. Etre salarié est abstrait pour eux. Ils veulent avoir une connexion forte avec le réel, avec les dirigeants, avec les décisions. Ce que l'on trouve dans les petites entreprises en fort développement. On ne leur donnera pas toutes les clés. C'est sur le terrain et en entreprise qu'ils apprendront. Néanmoins, ils veulent toucher à des tas de sujets, souvent complexes. Le paradoxe est qu'ils sont très jeunes avec peu d'expérience et qu'ils désirent s'attaquer à des sujets complexes. Nos programmes entrepreneuriaux privilégient les étudiants qui ont bourlingués, qui se sont impliqués dans leur stage, qui ont été en année de césure à l'international. Ces expériences donnent des jeunes qui ont acquis une certaine maturité et qui veulent être mis en situation.

Qu'apprenez-vous, universitaire et université, en étant de plus en plus au contact des chefs d'entreprise et du monde socio-économique ?

Je suis un peu fatigué des discours qui pensent qu'il y a deux mondes : un monde des enseignants-chercheurs et un monde des entreprises et qu'il faut rapprocher ces deux mondes. Ce n'est plus vrai. Les entreprises et l'enseignement supérieur sont hyper connectés sur beaucoup de sujets. On forme des étudiants pour des métiers donc les entreprises et les branches travaillent avec nous sur la définition des objectifs. Nous avons des comités de perfectionnement auxquels collaborent les entreprises. On ne forme pas dans l'abstrait. Aujourd'hui, le mouvement est profond. L'interaction entre les branches, les entreprises et les académiques est avérée. Il y a de plus en plus de recherche partenariale. Lyon 3 compte près de 700 enseignants et enseignants-chercheurs et 2 000 vacataires, dont de nombreuses personnes en poste dans les entreprises. La proportion montre que beaucoup de gens de l'extérieur viennent échanger avec nos étudiants. Sans parler des conférences et des interventions diverses. Je suis ravi de voir chez les dirigeants d'entreprise, une véritable estime pour l'enseignement supérieur. Beaucoup veulent contribuer, donner du temps, s'impliquer au sein de l'université qui reste un lieu, une institution importante pour ceux qui y ont été formés et aussi pour ceux qui n'ont pas pu y suivre des études. Je constate une forme de bienveillance envers l'université.

Ces questions rejoignent des thématiques de recherche fondamentale sur les évolutions mêmes des entreprises. Comment se développe la recherche sur l'entrepreneuriat ?

Il y a une forme de recherche pour faire progresser la connaissance commune, la recherche fondamentale, et puis il existe la recherche d'intervention qui mobilise les compétences d'une équipe de recherche pour transformer des réalités. Je travaille avec des équipes d'entreprises ou de collectivités qui contribuent avec les chercheurs à la définition du problème, au choix des méthodologies en conservant la garantie scientifique des actions, qui sont impliquées dans la mise en œuvre des propositions au sein de leurs organisations. On pourrait penser que cette façon s'apparente à de la prestation de service et n'est donc pas le métier de l'université. Or, nous travaillons sur des processus de transformation avec des problématiques complexes qui valorisent les savoirs des enseignants-chercheurs. Ce type de recherche est promu à Lyon. Les sciences humaines et sociales présentent un terrain de recherche riche. Nos géographes interviennent beaucoup sur les problématiques de territoire. Nombreux travaillent sur les questions de managements. Plus l'université sera présente dans les problématiques de la société au sens large, des entreprises, des collectivités et même des citoyens, plus elle sera valorisée aux yeux de tous.

Des entreprises se mettent-elles à la disposition de vos chercheurs pour être observées et objet de vos recherches ?

Oui, ce sont des terrains de recherche pour des études de cas dans le cadre de thèses. L'intérêt pour l'entreprise est de produire de la connaissance sur son cas, sans relations financière ou commerciale. Le but pour l'université est que le terrain soit mis à disposition pour mener ses recherches. On n'oriente pas nos travaux à la commande. La relation fait l'objet d'une convention stipulant le protocole et les modalités pour le doctorant : accès aux locaux, aux données de l'entreprise, aux personnes à interviewer, la communication… Nous travaillons sur des sujets de management, d'organisation de l'entreprise, d'internationalisation des entreprises, des RH… Certaines entreprises sont prêtes à s'engager trois ans avec un doctorant pour travailler sur un sujet précis. C'est une des relations les plus évidentes entre l'entreprise et la recherche universitaire.

Quel est aujourd'hui l'enjeu de trouver des ressources propres pour l'université ?

On pourrait se dire que seul l'Etat doit nous financer. Or, la réalité montre que le soutien financier de l'Etat ne va pas augmenter dans les années à venir. De plus, l'université se développe avec de plus en plus d'étudiants. A moyens constants, cela devient difficile à gérer. Trouver des ressources propres est nécessaire. Mais la manière de les trouver reste très encadrée. Elle renvoie à nos missions de formation et de recherche. Il ne faut pas s'en écarter. Elle doit valoriser les savoir-faire de l'université. A partir de là, on peut faire beaucoup. La formation continue est une source importante. Lyon 1 et Lyon 3 sont reconnues en France pour la qualité de leur formation continue. Des entreprises et des salariés utilisent l'université pour augmenter leurs compétences professionnelles et ils paient pour cela. On monétise la valeur que l'on produit. On fait notre métier de formation tout au long de la vie. J'ai le sentiment qu'en faisant ce travail de formation continue, l'image de l'université auprès du grand public change.

Est-ce aussi un travail en interne à l'université pour convaincre qu'il faut s'ouvrir à d'autres sources de financement ?

Le message à transmettre en interne est que l'entreprise ne vient pas piller nos savoirs comme un prédateur mais, au contraire, est avide de connaissances pour comprendre le monde et s'améliorer. Notre mission est d'aider le monde à se transformer dans le bon sens. Il faut que nous soyons vus comme une ressource, efficace, réactive et capable de décrypter rapidement des questions de société. Notre mission est de former des étudiants dans nos murs mais aussi de contribuer à la transformation de la société, en dehors de nos murs. Nous aidons les entrepreneurs à se transformer mais ils sont aussi acteur du changement de l'université.

Dates clés

2016 Directeur de l'innovation et du développement (DID) de l'université Lyon 3

2011 Vice-président de l'université Jean Moulin Lyon 3

1997 Directeur du master Eden à l'iaelyon

1995 Doctorat Sciences économiques, économie industrielle et de l'innovation




Stéphanie POLETTE
Journaliste

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