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Russie : l’export régional en pointillés

Concentrant près de 15 % des exportations françaises en Russie, Auvergne-Rhône-Alpes possède des relations commerciales de longue date avec belligérant slave (agroalimentaire, technologie, industrie de la santé, notamment). Les sanctions infligées par l’Europe et la France ont des conséquences sur l’activité des entreprises régionales dont les courants d’affaires se trouvent mis en pointillés voire sont stoppés. Marché à très fort potentiel, la Russie n’en demeure pas moins une destination complexe et incertaine pour la région, 10e client de ce pays-continent.
Russie : l’export régional en pointillés
© PxHere - Auvergne-Rhône-Alpes, 10e client de la Russie

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Depuis l’invasion russe en Ukraine le 24 février, la guerre qui sévit localement gagne en intensité sur tous les fronts. Humains en premier lieu avec les conséquences dramatiques en termes de pertes et d’exodes. Puis économiques, avec des relations qui se tendent de jour en jours, et pour lesquelles les grandes puissances mondiales n’ont pas tardé à prendre des sanctions. La France s’est d’emblée positionnée aux côtés de l’Union Européenne pour prendre une série de mesures « chocs » comme l’interdiction du survol de l’espace aérien de l’UE, des transactions avec la Banque Centrale Russe, ou l’exclusion de 7 banques russes du système de paiement Swift. Sans compter le spectre d’un embargo sur le pétrole russe. (A l’heure où nous rédigions ce dossier, aucune information officielle n’avait été émise en ce sens, Ndlr).

Dans ce contexte, la position française n’est pas neutre puisqu’elle bénéficie d’une relation économique ancienne et stratégique en Russie selon la Direction générale du Trésor : 6e fournisseur (en part de marché, soit 3,5 %), 2e pourvoyeur de flux d’investissements étrangers (IDE) hors zones à fiscalité attractive, 2e stock d’IDE dans le pays et 1er employeur étranger (200 000 personnes), la France a tissé des partenariats stratégiques anciens (énergie, aéronautique, nucléaire, spatial) et d’autres plus récents sur les segments de la transition énergétique de la santé ou des mobilités. En 2020, la France qui avait réduit son déficit commercial vis-à-vis de la Russie (-566 M€ EUR contre -3,1 Md EUR en 2019) a su maintenir ses parts de marché dans un contexte de crise. Actuellement, on compte 20 milliards d’eurosd'investissements français en stock en Russieselon le ministère du Commerce extérieur.

Encore moins neutre, la position de la région Auvergne-Rhône-Alpes 10e client de la Russie avec un peu plus de 500 entreprises exportatrices (soit entre 10 et 15 % des exportations françaises).

"Nous avons recensé presque 900 établissements régionaux qui ont développé un courant d’affaires avec la Russie (dont les entreprise exportatrices, Ndlr). De nombreuses entreprises, tout secteur confondu, sont déjà impactées par ce contexte de guerre, qu’il s’agisse d’agroalimentaire, de semi-conducteurs ou d’ingénierie. Nous sommes au cœur des actions menées par la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DREETS) et la Région, pour répondre aux entreprises affectées et pour les informer et répondre à leur préoccupations" explique Morane Rey-Huet, président des Conseillers du commerce extérieur Auvergne-Rhône-Alpes.

Et M. Rey-Huet d’ajouter : "Les dirigeants de notre réseau se concentrent sur la sécurité de leurs salariés implantés localement. Côté business, ils sont dans l’attentisme, essayant à la fois de trouver des modes alternatifs de transport pour livrer leurs produits ou de trouver de nouveaux courants d’affaires pour pallier la perte de chiffre d’affaires. Pour l’instant tout est en stand-by et nous y verront plus clair une fois que la liste des produits concernés par les sanctions sera définie".

Car actuellement, le ministère de l’Economie affine une liste des secteurs d’activité concernés par les sanctions économiques et financières contre la Russie ainsi que par les mesures restrictives portant sur les exportations. Dans cette dynamique, les Douanes apportent leur expertise pour élaborer avec justesse cette « liste noire » de produits.

"Je n’ose imaginer que l’on puisse interdire l’exportation de confiture en Russie. Il faut travailler intelligemment sur les types de biens et la nomenclature des marchandises par rapport aux restrictions. Si environ 500 entreprises régionales sont impactées directement par l’export, 200 le sont aussi au niveau de l’import" précise Eric Meunier, directeur interrégional des Douanes Auvergne-Rhône-Alpes.

En attendant, les entreprises peuvent donc s’informer sur le portail de la Direction générale des entreprises (www.entreprises.gouv.fr), sur lequel des points de contacts dédiés sont mis à leur disposition. Objectif, outre les aider à connaître en temps réel les sanctions économiques et financières contre la Russie et les mesures restrictives sur les exportations ; signaler les tensions d’approvisionnement qu’elles subissent ou anticipent ; et faire face en cas de litige ou défaillance d’un fournisseur d’énergie.

Les autorités françaises demandent aussi aux entreprises de renforcer leur vigilance en matière de cybersécurité. "Nous sommes mobilisés au quotidien pour informer les entreprises. Il est nécessaire qu’elles enforcent l'authentification sur les systèmes d'informations, qu’elles accroissent la supervision de sécurité, qu’elles sauvegardent hors-ligne les données et les applications critiques et qu’elles s'assurent de l'existence d'un dispositif de gestion de crise adapté à une cyberattaque" précise Pascal Mailhos, préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui pilote la cellule de soutien aux entreprises.

Mobilisation aussi de François Turcas, consul honoraire de Russie à Lyon qui déplore cette situation : "Ce conflit fait malheureusement de très nombreuses victimes ukrainiennes, notamment les populations civiles, à qui j‘adresse toute ma compassion. Il revient au Consul Honoraire que je suis de rester à la disposition des ressortissants russes à Lyon, qui sont loin et en dehors de ce conflit, pour leur venir en aide dans leurs démarchés administratives françaises courantes et russes (Etat civil, visa, accès aux services publics) ; c’est le seul sens et raison d’être de mon action et engagement bénévole de terrain, désigné par l’exequatur Française. Devant cette tragédie, je forme naturellement le vœu qu’un cessez le feu intervienne le plus rapidement possible et qu’une issue diplomatique durable soit trouvée".

Marché à fort potentiel mais incertain

Ne disposant pas d’accords de libre-échanges avec la Russie à l’inverse de l’Ukraine (0 % de droit de douanes, 26e client d’Auvergne-Rhône-Alpes), la France s’attend à une situation commerciale encore plus complexe, intensifiée par des procédures supplémentaires et des coûts de transports accrus qui commencent à poindre.

Plusieurs entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes présentes en Russie témoignent d’un vaste marché aux potentialités immenses mais rendu incertain précisément par la détermination en cours des marchandises concernées par les sanctions.

C’est le cas pour le groupe Precia Molen (145 M€ de CA), spécialisé dans les systèmes de pesage industriel. « Notre activité export en Russie (3 M€, soit 2 % du CA global) reste minime mais en forte progression. "La situation en Ukraine et en Russie où nous possédons deux bureaux de représentation (4 personnes), nous inquiète forcément. Il y a déjà la situation de nos collaborateurs locaux, russes et ukrainiens avec qui nous gardons des liens réguliers quant à l’évolution quotidienne de la situation dans les deux pays. L’un d’entre eux d’ailleurs a déjà pris les armes pour défendre son pays l’Ukraine. Et il faut maintenir une cohésion de nos équipes. Sur le volet business, la crainte porte sur le règlement de commandes en cours et pour lesquelles nous ne sommes pas sûrs d’être payés ainsi que sur l’acheminement de nos machines localement, des systèmes de pesage des grains pour les terminaux céréaliers, dont les coûts maritimes et terrestres explosent. Par ailleurs, les banques russes avec qui nous travaillons ne sont pas touchées pour l’instant par les sanctions" explique Sébastien Longelin, directeur des opérations internationales chez Precia-Molen. Le groupe ardéchois qui a misé sur la zone Russie (Pays baltes, Russie, Ukraine) pour accroître son développement est donc actuellement en stand-by par la force des choses.

Même attentisme contraint pour OnGroup (18 M€ de CA, dont 1 M€ à l’export, 130 collaborateurs), spécialisé dans l’ingénierie mécatronique. "Nous avons développé un axe direct vers la Russie pour la fabrication de moules plastiques. J’étais en Russie il y a un mois et mes contacts locaux étaient persuadés que la guerre n’aurait pas lieu, tant les relations "frère-sœur" entre les deux pays sont fortes m’a-t-on expliqué. Les Russes sont assez fiers mais j’ai décelé une certaine honte depuis par rapport à ce qui se passe en Ukraine" explique Anthony Riou fondateur et dirigeant d’OnGroup qui a estimé le potentiel du marché russe à 2,5 M€ environ. Présent également en Chine, OnGroup ressent les premiers effets de la guerre ukrainienne en Asie. "Un de nos clients qui utilisait le noir de carbone et le contreplaqué d’Ukraine, nous a sollicité pour fabriquer ses éléments en plastique. Certaines opportunités naissent ainsi sur d’autres marché" précise le dirigeant.

Pour l’entreprise Balmoral International (3 M€ de CA, 10 collaborateurs), située à Ecully et fabricant de produits d’entretien, le commerce en Russie est au point mort depuis le début de la guerre en Ukraine. "Je connais ce marché depuis la chute de l’URSS et j’ai donc traversé plusieurs crises en tant qu’exportateur durant lesquelles le business pouvait continuer. Là, les choses sont différentes car d’une part, les flux bancaires sont stoppés avec la France. De fait nos importateurs russes ne peuvent pas effectuer de virement pour le paiement des commandes et de plus, le cours du rouble a dévissé rendant le change avec l’euro trop onéreux, et nos partenaires locaux se tournent dorénavant vers la Chine" explique Hervé Bessard, dirigeant de la Pme lyonnaise qui perd de fait 5 % de son chiffre d’affaires export.

Pour lui ce marché de 150 millions de personnes représente une aubaine pour ses produits d’autant plus que ses ventes naissantes via l’enseigne haut de gamme Azbuka était prometteuse et permettait à Balmoral de développer une nouvelle gamme premium.

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