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Rencontre - Les lumières de la ville

Comment les évènements festifs et commémoratifs que sont les fêtes populaires ou les festivals fondent un territoire, une communauté ? Quels en sont les moteurs, les enjeux, la dynamique et l’économie ? Quels en sont les fonctions et les réels impacts ? Autant de questions auxquelles ont tenté de répondre les participants sur un sujet faussement anodin et réellement structurant pour une agglomération. Pour Philippe Dujardin, grand spécialiste des évènements festifs et commémoratifs, « la rue est une scène ».

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Comment les évènements festifs et commémoratifs que sont les fêtes populaires ou les festivals fondent un territoire, une communauté ? Quels en sont les moteurs, les enjeux, la dynamique et l’économie ? Quels en sont les fonctions et les réels impacts ? Autant de questions auxquelles ont tenté de répondre les participants sur un sujet faussement anodin et réellement structurant pour une agglomération.
Pour Philippe Dujardin, grand spécialiste des évènements festifs et commémoratifs, « la rue est une scène ». Mais reste encore, pour Nadine Gelas, à trouver une définition bien spécifique aux mots « fête, festival, évènement culturel. Il convient de bien classifier chaque manifestation, qui, chacune, rassemble malgré tout des caractéristiques communes ; il n’empêche, pour prendre un exemple, les Nuits Sonres sont bien différentes ».
Un évènement festif ou culturel inscrit également sa signification dans son histoire, sa pérennisation. Et Philippe Dujardin de rappeler le cheminement comparable, de ce qui est désormais deux « institutions locales » : la Fête des Lumières et le défilé de la Biennale de la Danse. « Toutes deux démarrent sur une manifestation ponctuelle qui n’est pas appelée a priori à être pérennisée, l’une en 1852, l’autre en 1987, la première de la volonté du peuple, d’ailleurs, plutôt contre les autorités, l’autre de la volonté d’un homme Guy Darmet, alors en charge de la Maison de la Danse et de la Biennale qu’elle engendre. Et ces deux évènements vont être amenés à se pérenniser, essentiellement du fait d’une mobilisation populaire, et non pas du « fait du prince », il s’agit de manifestations autoproduites, auto-inventées ». Mais Nadine Gelas tempère : « L’autoproduction n’est pas forcément la condition sine qua non ». Et de citer comme exemple Lille 2003, une capitale européenne de la culture qui n’est pas auto-proclamée, mais bien décrétée par les instances européennes.
Pour Philippe Dujardin, « le grand référent demeure malgré tout la célébration du 14 juillet, intervenue un siècle après la prise de la Bastille, en 1880, et qui différencie ses rituels, passant du défilé des troupes au défilé aux flambeaux, de l’art martial du matin à l’après-midi festif, puis au feu d’artifice et au bal du soir, un cheminement qui traduit la prise de possession et l’appropriation du lieu et de l’espace public par le peuple ».
Oui, mais « il convient de nuancer ». Pour Nadine Gelas, « la prise de possession de l’espace public ne suffit pas à la définition de la fête populaire. Ainsi les Journées Européennes du Patrimoine, désormais bien ancrées dans les traditions, ne constituent pas une fête à proprement parler, mais plutôt une manifestation populaire. » « Les JEP, c’est le jour où on va visiter les musées en famille, c’est devenu un rituel familial », confirme Maria-Anne Privat- Savigny.

Le rituel civique

« Et puis on constate toujours une forte évolution de ces manifestations populaires. Prenez la Fête des Lumières, après ses origines, elle est devenue peu à peu une animation commerciale, c’était le concours des vitrines, puis peu à peu, elle s’est transformée à nouveau en véritable pèlerinage, une sorte de retour aux sources, mais en même temps aussi un rituel civique ».
« On assiste en fait à la mise en place d’un véritable calendrier séculaire, constate Philippe Dujardin, il convient de faire les choses au moins une fois. Il n’est pas un jour, une semaine, une année, une décennie, lors desquels on ne célèbre quelque chose, la liste est impressionnante ! Il faut marquer le temps et l’espace parce que toute société est tenue à ses rites, et cela depuis la mise en place des premiers rites funéraires voilà environ 100 000 ans ».
« Dans toute fête populaire, on retrouve la notion de partage, d’être ensemble, de communion », estime Nadine Gelas. « On partage aussi une même histoire, une même passion », rajoute Maria-Anne Privat-Savigny. « Parce que la famille se construit aussi par pèlerinage, la géographie sert alors de morale », conclut sur ce thème Philippe Dujardin.

Et les collectivités ?

Quel est dans toute cette thématique le rôle des collectivités ? Est-il d’initier ou d’accompagner, voire de rester neutre ?
Indubitablement pour Nadine Gelas, « il s’agit avant tout d’accompagner, davantage que d’initier, c’est le cas notamment pour le défilé de la Biennale de la Danse. Et puis, à côté, ou même peut-être en amont, on retrouve l’effet des réseaux, celui des banlieues en l’occurrence. En revanche, toutes ces manifestions soulèvent une question sur le rôle des collectivités : celui de l’aménagement des espaces publics qui ne sont pas la plupart du temps conçus pour la fête, une notion qu’il est d’ailleurs très difficile à faire passer, en France du moins. Ailleurs, d’autres agglomérations l’ont compris. C’est le cas de Montréal qui s’est dotée d’un espace des festivals et d’une place des arts. Les collectivités devraient être attentives aux évolutions ».
Remontant le temps, Philippe Dujardin rappelle que « dans les villes italiennes, le prince n’avait pas pour fonction de réjouir ses sujets, il y avait un autre rapport au monde. C’est le peuple qui prenait lui-même les choses en main, mais pour cela, il fallait des places, des espaces vides pour les grandes déambulations et pour permettre au peuple de se rassembler. Aujourd’hui, l’espace public est encombré, notamment de mobilier urbain. Reste que la ville de Lyon a eu sur ce point une grande chance, une ville, jamais monarchique mais occupée par les terrains de la bourgeoisie construits de façon intensive. Seule, la place Bellecour a échappé au processus, pour des raisons historiques, qui permettent à Lyon de disposer aujourd’hui de ce vaste espace ». « En revanche, rien de tel dans la naissance du nouveau quartier Confluence, déplore-t-il. Alors qu’un espace libéré qui « ne sert à rien » est par essence utile ».
Et Nadine Gelas de confirmer : « Les friches disparaissent les unes après les autres, ainsi les Nuits Sonores ont de plus en plus de mal à trouver leur place, peut être aussi parce que la fête apparaît toujours dangereuse ». « Et de fait, reconnaît Philippe Dujardin, elle l’est, et pas seulement au sens symbolique, mais très concrètement ». Et de citer les commémorations du bicentenaire de la Révolution à Paris : « Les autorités craignaient morts et blessés, et c’est miracle s’il n’y a pas eu une victime ».
« Reste que dans la symbolique, la fête porte à la fois un côté lié à l’insécurité, mais aussi celui de soupape de sécurité, d’atteinte à la norme, c’est notamment la fonction du carnaval », conclut Nadine Gelas sur le thème.

Retombées économiques

Sur le front de l’économie, les retombées directes n’apparaissent pas évidentes à évaluer. Nadine Gelas le reconnaît : « Elles sont davantage sociétales et restent difficiles à appréhender au plan directement économique. Même si d’aucuns estiment qu’un euro investi correspond à trois euros en retour direct au plan économique, il est difficile d’avoir des données très précises. L’année prochaine, une enquête chiffrée sera menée sur la Biennale d’Art Contemporain. Il n’en demeure pas moins que les rapports indirects sont indéniables en termes d’image de la ville et que les conséquences indirectes sont considérables ».
« D’autant plus considérables, constate Philippe Dujardin, que les villes, aujourd’hui les agglomérations, sont toujours, voire plus que jamais, en compétition, comme au Moyen- Age. Concernant les données chiffrées, une expérience a été menée à Istanbul dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, avec la mise en place d’un « économètre » qui a évalué le ratio coût/retombées économiques, qui apporte des chiffres significatifs. » Au plan plus strictement industriel, qui va bien au-delà de la manifestation festive, une industrie comme celle du cinéma aux Etats-Unis a des retombées planétaires qui contribuent à porter littéralement l’économie américaine en période de crise notamment. Plus proche de nous, la Fête des Lumières a plus ou moins directement généré des répercussions au plan industriel avec la naissance de structures comme le Cluster lumière qui fédère ce secteur économique.
Autant d’éléments qui seront abordés concrètement devant les invités de la nouvelle soirée XXL aux Musées Gadagne le jeudi 22 novembre prochain.


Soirée XXL : Les lumières de la ville

Comme à son habitude, la soirée XXL sur le thème « Les lumières de la ville » se déroulera en deux temps. Avec tout d’abord « le temps des livres » : l’occasion de présenter trois ouvrages publiés par les LivresEMCC à savoir « Expérimentations étudiantes. Fête des Lumières-Lyon » de Michel-André Durand ; « Rousseau et les femmes » de Maria Leone ; « Rousseau à Lyon » de Michel Kneubülher. « Le temps de l’économie » sera consacré aux « enjeux économiques et sociaux des festivals et des fêtes populaires ». Il réunira Nadine Gelas, vice-présidente du Grand Lyon chargée des industries créatives et du rayonnement de l’agglomération ; Farida Boudaoud, vice-présidente de la Région Rhône-Alpes déléguée à la Culture et à la lutte contre les discriminations ; Philippe Dujardin, chercheur politologue, spécialiste des rituels festifs et commémoratifs ; Jean-François Zurawick, directeur des événements à la Ville de Lyon, coordinateur général de la Fête des Lumières ; Kristin Mangold, coordinatrice du Labo européen, plate-forme dédiée aux festivals et aux acteurs de l’innovation culturelle/Festival Nuits Sonores ; Olivier Sanejouand, directeur de l’Office du Tourisme de Vienne et du pays viennois, animateur du groupe Tourisme et patrimoine du pôle métropolitain.
Jeudi 22 novembre à partir de 19 h aux Musées Gadagne 1, place du Petit-Collège à Lyon 5e.


Les participants

Ce petit déjeuner préparatoire à la soirée XXL, organisé dans les locaux du Tout Lyon, a réuni Nadine Gelas, vice-présidente du Grand Lyon chargée des industries créatives et du rayonnement de l’agglomération ; Philippe Dujardin, chercheur politologue, spécialiste des rituels festifs et commémoratifs ; et Maria- Anne Privat-Savigny, directeur des Musées Gadagne, conservateur en chef du patrimoine.

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