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Pour Alexandre Viros, président d'Adecco, "il faut être un peu moins obsédé par le diplôme"

Publié le - - Grand témoin

Pour Alexandre Viros, président d'Adecco, "il faut être un peu moins obsédé par le diplôme"
© Marine-Agathe Gonard

Passé par Hermès, Oui SNCF et Fnac, Alexandre Viros préside depuis l'été dernier le groupe Adecco en France (5 milliards de CA en 2019, 9 000 collaborateurs), conscient de sa responsabilité face aux enjeux de l'emploi en temps de crise. Ce littéraire de formation, agrégé de philosophie, écrit une nouvelle page de l'histoire d'un groupe historiquement lyonnais, devenu international.

Alexandre Viros, on dit souvent que l'intérim est généralement un très bon indicateur du dynamisme de l'emploi. Qu'en est-il actuellement ?

"L'intérim préfigure souvent les grandes variations économiques, soit baissières durant les grandes crises, soit haussières lors de reprises, car c'est un outil qui permet de recruter facilement. C'est ce qui s'est passé cet été avec l'essor du e-commerce et les besoins importants dans les métiers de la santé.

Ceci étant, il faut être prudent sur ces "bons chiffres". Il y a en fait une hétérogénéité dans les secteurs. Certains sont frappés très durement comme l'hôtellerie restauration et d'autres fluctuent comme le bâtiment, l'automobile ou l'industrie. A l'inverse, les métiers du médical, du commerce ou de la logistique connaissent une reprise. L'intérim reste toutefois un bon thermomètre."

Les "soft skills" au centre du jeu

Vous annoncez 15 000 recrutements en CDI apprenants d'ici fin 2021. Un contraste avec l'attentisme qui semble pourtant animer les entreprises en raison d'un manque visibilité ?

"Nous sommes un acteur du travail. Lorsqu'on annonce de tels chiffres, on ne parle pas donc d'intérim, même si c'est notre métier historique, mais bien de CDI. Cela correspond à un constat que je fais en tant que patron sur l'urgence à agir. Il y a environ un million de chômeurs en plus face à 400 000 offres d'emploi qui ne trouvent pas preneur. C'est un paradoxe aggravé par le contexte que nous connaissons.

L'offre et la demande ne se rencontrent pas car les gens qui arrivent sur le marché n'ont pas la bonne formation ou le bon parcours. Et les postes proposés ne sont pas que des emplois techniques. Nous en avons identifié 17 dits "pénuriques". Nous avons pris le parti de recruter en masse et en CDI en les formant dès le premier jour. Notre parti-pris est de faire confiance aux gens. On identifie les compétences douces, les "soft skills", c'est à dire leur savoir-être plutôt que le savoir-faire traditionnel.

C'est un pari extraordinaire mais qui répond à la situation d'aujourd'hui. Par exemple, une personne issue de l'aéronautique dans le bassin toulousain peut être formée aux métiers de la fibre optique car elle possède des qualités de méticulosité et d'organisation en mode projet. Dans un autre registre, une caissière sait gérer de l'émotionnel, de l'ambiguïté, de l'impatience. Elle pourra appréhender ainsi le métier de conductrice dans les transports en commun."

© Marine-Agathe Gonard

"Il faut être un peu moins obsédé par le diplôme"

De quoi pousser alors les entreprises à se réorganiser ?


"C'est une vision du travail qui se traduit par une vision du recrutement. Il faut créer une forme de dynamisme professionnel et il faut l'accompagner à travers la formation. De fait, il faut être un peu moins obsédé par le diplôme. La formation doit permettre de faire le pont entre ce que vous étiez et là où vous voulez être. D'où le lancement de notre CFA "apprendre à recruter autrement". On recrute sans CV. Il n'intervient qu'à la fin de l'entretien pour valider si ce qui est dit est vrai. C'est une approche qui permet de désenclaver le système classique de recrutement."

Dans quelles dispositions se trouvent les entreprises avec qui vous travaillez ?


"C'est difficile de généraliser. Mais les chefs d'entreprise doivent aujourd'hui prendre leurs responsabilités car ils sont attendus. Il faut savoir naviguer par gros temps dans cette période. Je suis surpris par le fait que les entreprises font plus attention dans les propositions de postes à ces "soft skills" que j'évoquais. Près de 80 % de nos offres d'emplois intègrent ces compétences douces, contre deux tiers l'année dernière. Cela traduit une maturité des recruteurs qui comprennent qu'on est plus à l'époque de se rassurer avec une batterie de diplômes qui sécurisent une embauche."

"Notre métier c'est de l'humain et il faut qu'il le reste"

Comment trouver le bon curseur pour adapter l'offre et la demande ?

"En créant ce CFA, nous nous sommes aperçus que tout le monde pense savoir recruter. Finalement, personne n'est formé au recrutement et on s'accorde à dire pourtant que le recrutement est la chose la plus importante dans la vie d'un manager ou d'un patron. Le goût de la communication, l'agilité pour l'outil numérique, le souci du travail bien fait, sont des indicateurs que l'on sait identifier dans un entretien.

On peut également passer par un "assessment center", c'est à dire un centre d'évaluation qui met en situation les candidats sous la forme d'un jeu de rôle pour révéler le caractère, les valeurs et les compétences d'une personne. La validation des acquis de l'expérience (VAE) fonctionne également bien. Aussi, les outils d'intelligence artificielle et de machine learning parviennent, presque de manière sémantique, à identifier ce qui est pertinent de ce qui ne l'est pas dans un CV.

J'ai évolué pendant dix ans dans le digital et ma conviction est qu'une transformation numérique réussie, passe par l'humain plutôt que par les machines. Près d'un million de personnes trouvent un emploi tous les ans via Adecco, en cela notre dimension de contact et de proximité est importante. Ce n'est pas l'outil qui fait l'artisan. Notre métier c'est de l'humain et il faut qu'il le reste."


Ses dates clés

2020 Nommé président du groupe Adecco en France

2019 Administrateur au sein du groupe Hermès

2018 CEO de Oui SNCF

2016 Vice-président en charge du digital & marketing de la Fnac-Darty


"L'obligation de penser différemment puisque tout évolue"

La crise actuelle ne risque-t-elle pas de fragiliser une structure de l'emploi déjà très cloisonnée et pour laquelle les passerelles restent encore trop peu nombreuses ?

Les temps de crise révèlent deux postures : une tendance au rabougrissement, à penser petitement, à regarder en arrière et à se réfugier derrière certaines attitudes sans forcément les interroger. C'est un vrai risque pour le monde professionnel. Et puis, il y a l'obligation de penser différemment puisque tout évolue autour de nous. Nous devons nous inscrire dans cette tendance-là.

S'il y a un risque de sacrifier une génération sur le marché de l'emploi, le gouvernement a montré son volontarisme à travers le plan de relance pour ne pas subir. Nous avons investi de notre côté 130 M€ en formation, trois fois plus qu'il y a trois ans. Ce qui compte c'est l'action, la transformation, le changement et la prise de responsabilité."

© Marine-Agathe Gonard

Quel est le niveau d'activité d'Adecco en Auvergne-Rhône-Alpes ?


"Nous avons publié près de 160 000 offres sur un million au niveau national (tous contrats confondus) entre le 15 août et le 30 septembre (- 5 % par rapport à la même période l'an dernier). Soit la deuxième région française en matière de publication d'offres (derrière l'Île-de-France et devant la Nouvelle-Aquitaine). Les chiffres du travail temporaire en région en septembre (Ndlr données Prism'emploi) indiquent un recul de 13,4 % par rapport à septembre 2019 (- 16,1 % au niveau national).

Auvergne-Rhône-Alpes semble s'en sortir moins mal par rapport à d'autres régions françaises. Elle le doit notamment à son tissu de PME et ETI très dynamiques, avec des secteurs d'activité en croissance : chimie/pharmacie, logistique, transport et nucléaire... Sa force est son tissu économique très diversifié, ce qui nous permet de travailler sur les passerelles entre les secteurs en difficulté et les secteurs qui recrutent.

Ainsi les secteurs de la chimie, pharma, logistique, transport, agroalimentaire permettent de contrebalancer l'industrie automobile en difficulté dans l'Ain et les vallées des Alpes ou le tourisme dans les Alpes."

Quel management souhaiteriez-vous instiller au sein d'Adecco ?


"Sur ce point, je n'opposerais pas les générations de dirigeants qui se sont succédé. Ce qui peut en revanche décrire ce moment de l'histoire, pendant lequel j'ai pris mes fonctions, c'est l'obligation d'agir et le sens de la responsabilité. Il y a vingt ans, je ne vous aurais peut-être pas dit que l'environnement est au centre des préoccupations d'une entreprise, tout comme la question sociale ou celle de l'emploi même. Une entreprise ne peut plus se vivre seulement comme un agent économique et la performance financière associée."

Entre nous...

Son rituel du matin... Six cafés pour démarrer fort la journée et accompagner, autant qu'il le peut mais assez souvent, ses enfants à l'école.

Son livre référence... La Recherche de Marcel Proust, qui atteste de la puissance créative de l'être humain, découvert pendant mes études en hypokhâgne.

Ses influences... Jean Moulin, car c'est l'incarnation du courage, de la prise de risque et la prise en compte du sentiment d'urgence.

Son lieu marquant... Chamonix. C'est là que j'ai découvert la beauté de la montagne, il y a 15 ans. C'est un endroit magnifique et le berceau de l'alpinisme.




Julien THIBERT
Journaliste

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