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Pierre Burelle, un destin

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Il était Pierre et, sur cette pierre, ses descendants – garçons, fille, gendre – et luimême s’appliquèrent, depuis la Seconde Guerre mondiale, à construire un empire économique sur lequel le soleil ne se couche plus jamais.

Cet empire compte maintenant sur la planète la bagatelle de cent usines et de quatorze centres de recherche-développement, employant au total 20 000 personnes. Quatorze de ces usines se trouvent déjà en Chine, l’actuel président-directeur général, le fils cadet prénommé Laurent, étant certain que le besoin local de mobilité ira croissant à mesure que ce pays s’éveillera, ce qui semble fait.

Plastic Omnium (P.O.) transforme des plastiques et fournit à ses grands clients des équipements automobiles de plus en plus complets, en prenant en charge l’ensemble d’une fonction dans le véhicule – sur ce modèle, c’est le pare-choc et l’avant ; sur un autre, c’est le réservoir et bientôt tout le système à carburant –, ou en faisant sien le souci de gestion des stocks. C’est ainsi que, à Stuttgart, en un ballet stupéfiant, on vit arriver les pièces de carrosserie sur la chaîne de montage de Bayerische Motoron Werke (BMW), en direct depuis l’usine voisine de P. O., dans la couleur du véhicule en construction, un rutilant cabriolet. Puis, dans la couleur et la forme du véhicule suivant, une berline plus discrète. Puis, dans la couleur et la forme d’un troisième, un break, pratique mais plutôt sportif. Zéro stock à financer et pas d’intervention humaine.

En s’inclinant devant la mémoire de leur patriarche, les enfants Burelle ont souligné que celui-ci fut un visionnaire. Jeune ingénieur chez Saint-Gobain, dans l’immédiat aprèsguerre, Pierre Burelle eut très tôt la certitude que la voiture individuelle de demain devrait un jour être légère et sobre. Il passait dans les laboratoires auprès de ses collègues et l’une de ses formules resta célèbre : « M’en donnes un bout ? » C’était de plastiques qu’il s’agissait. Lorsque le jeune homme eut besoin de crédit pour financer l’acquisition de sa première presse à injecter, il poussa la porte d’une banque au 33, rue du Louvre et déclina enfin son identité. Le chef d’agence se leva, ouvrit les bras et dit : « Jeune homme, demandezmoi ce que vous voulez, votre père m’a sauvé la vie dans les tranchées ». La presse à injecter fut bientôt installée dans une cave.

« Messieurs, vous descendez tous de la tribune »

Pierre Burelle était pupille de la Nation, cela signifiant à la fois que son père n’a pas survécu aux combats de la plus sanglante boucherie du siècle dernier, alors qu’il n’était qu’un enfant ; et que le destin veillerait sur lui comme sur la prunelle des yeux d’un gazé. Il vécut d’abord très mal la mise à l’écart de sa mère dans l’entreprise familiale, mise à l’écart décidée à cause de la mort tragique- de l’auteur de ses jours. Double peine, double chagrin. Puis, il racheta donc des titres de l’entreprise en sous-main et, le jour d’une assemblée générale d’actionnaires tenue à Lyon, sa ville et celle de l’entreprise, dans la grande salle du Palais du commerce, il se leva enfi n d’un bloc pour venger sa mère avec une voix que nul ne put contrarier : « Bonjour, je m’appelle Pierre Burelle. Je possède la majorité du capital. Alors, maintenant, Messieurs, vous descendez tous de la tribune. »

Un bon demi-siècle plus tard, c’est dans cette salle même qu’eut lieu la réunion des banquiers, analystes financiers et gestionnaires de fortunes, pour l’entrée en Bourse du holding Burelle, bien après sa principale filiale Plastic Omnium, déjà cotée depuis belle lurette. Pierre Burelle passa alors le flambeau avec une élégance confondante, en se retirant respectueusement d’un pas devant tous et en disant, yeux mi-clos, comme souvent : « La parole est à Jean Burelle », le fils aîné, prénommé comme son propre père. Le pouvoir venait de changer de génération.

Très lié aux Mérieux, une autre dynastie industrielle lyonnaise, Pierre Burelle est apparu comme l’un des tenants locaux du gaullisme social, avec de fortes certitudes en faveur du patriotisme d’entreprise. « Le- vrai prolétaire, bougonnait-il, c’est un ouvrier capable de changer de patron pour vingt centimes ». Et un ange passait, lui aussi issu du lycée catholique Saint-Marc, à deux pas de la place Bellecour. L’homme se sentait du même métal que les explorateurs. Il conçut une admiration presqu’enfantine pour l’un d’entre eux, Giovanni Verrazano, né Florentin mais Lyonnais pendant la moitié d’un siècle.

Fatigué par la vie mais toujours fier de la sienne

Jean de Verrazane fut, à la Renaissance, l’un de ceux qui portèrent loin le renom de leur ville. Il fut le découvreur du site de New York où un pont suspendu porte son nom à l’entrée de l’embouchure de l’Hudson, avant la statue de la Liberté. Le groupe P.O. a encore maintenu dans le quartier de Lyon-Gerland les sièges sociaux de bon nombre de ses sociétés. Il s’y trouve aussi propriétaire d’un important domaine immobilier. Des élus de l’époque s’étant trop peu préoccupés du navigateur franco-italien, celui-ci eut donc sa place privée sur le bord du Rhône à titre de compensation, sur décision personnelle de Pierre Burelle, un homme aux yeux encore pleins d’étoiles, simplement désireux de réparer une injustice !

Jamais Pierre-le-grand n’a oublié ses racines et ses rêves, même dans le choix de ses intermédiaires financiers pour l’entrée en Bourse de Burelle ; il connaissait l’histoire de sa ville et il se faisait un devoir d’en préparer l’avenir. L’assemblée générale des actionnaires de Burelle a toujours lieu, à Lyon, au Cercle de l’Union, l’un des saints-des-saints de la classe dirigeante du cru. Le centre de recherches ?- Sigmatech de Plastic Omnium, fort de 400 ingénieurs et techniciens, est situé sur la Plaine de l’Ain, à quelques tours de roue de la métropole régionale. Le jour de son inauguration, en présence de la ministre de la Recherche de l’époque, l’astronaute Claudie Haigneré, Pierre Burelle était déjà fatigué par la vie mais toujours fier de la sienne.

G.B




GiB
Journaliste

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