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Patrick Artus/Natixis « Il y a une très grande dispersion de la politique fiscale en France »

le - - Grand témoin

Patrick Artus/Natixis  « Il y a une très grande dispersion de la politique fiscale en France »
DR - Patrick Artus est chef économiste de Natixis, banque de financement, de gestion et de services financiers

Spécialiste en économie internationale et en politique monétaire, Patrick Artus est intervenu à l'occasion des Journées économiques (Jéco) qui ont eu lieu à Lyon du 6 au 8 novembre. Reconnu pour son expertise et son franc-parler, le chef économiste de Natixis, diplômé de polytechnique, livre sans ambages sa vision sur l'actualité fiscale et monétaire qui agite l'Europe et le reste du monde : régulation des banques, emploi, fiscalité des entreprises et des ménages… Une belle leçon d'économie.

« Une crise grave est encore possible » telle était la thématique sur laquelle vous venez d'intervenir à l'occasion des Jéco. Quel a été votre propos général sur la question ?

Le point de départ porte sur l'inquiétude du taux d'endettement du monde qui est plus élevé qu'en 2007 (ndlr : avant la crise financière) ; a priori ce n'est pas rassurant. D'autant plus que l'on a traité la crise de la dette par des politiques monétaires expansionnistes qui ont permis qu'elle continue d'augmenter. Les deux éléments les plus dangereux sont les dettes des pays émergents qui n'arrivent plus à financer leurs besoins de financements extérieurs et les dettes publiques des pays de l'OCDE. Si pour l'heure nous n'avons pas de croissance des dettes publiques c'est que les banques centrales ont maintenu des taux extrêmement bas. Le débat a donc tourné autour de cette question très importante : les taux d'intérêts bas des grandes banques centrales ont plein d'effets négatifs sur l'économie, faisant apparaître des bulles sur les prix des actifs et disparaître des primes de risque ; ce qui pousse les gens à encore plus s'endetter.

Ces banques centrales sont-elles en état d'alerte justement ?

Elles font preuve d'une très grande insouciance par rapport à la stabilité financière, ce qui est assez étonnant. Elles mènent des politiques macro-économiques qui consistent à empêcher les crises des dettes publiques et à essayer de pousser la croissance plus longtemps. Avec un désintérêt total pour le risque d'instabilité financière et voire un grand déni. Je trouve cette posture inquiétante. Le cas le plus extrême est la Suède avec des taux d'intérêts négatif à - 0,75 %, une croissance nominale à 5 %, des prix de l'immobilier qui augmentent de 10 % par an, sans compter une monnaie qui se déprécie. Je note quand même que la réserve fédérale aux EtatsUnis commence à monter ses taux d'intérêts.

Un travail de fond a été mené sur la régularisation du monde bancaire, que reste-t-il précisément comme mécanisme à mettre en place pour le monde de la finance ?

Sur les banques il y a eu effectivement une re-régularisation importante même si certains pensent que ce n'était suffisant. Il faut quand même redire à quoi sert une banque : d'un côté du bilan il y a du dépôt avec des gens qui déposent de l'argent et qui n'ont pas l'intention de le perdre. De l'autre côté du bilan, il y a les investissements à risque (prêts aux entreprises, prêt aux Etats et autres pays émergents). Donc fondamentalement, les banques prennent des risques. Le système bancaire sans risque absolu n'existe pas. L'idée d'un monde sans crise bancaire est utopique. Le reste, ce que l'on nomme shadow banking, c'est à dire la finance qui ne provient pas des banques, comprend des éléments ultra régulés comme le secteur des assurances, les caisses de retraites, les fonds. On nomme cela le norrow shadow banking qui représente quand même 45 000 Md $ (60% du PIB mondial). Sachant que la dette du monde représente 260 % du PIB mondial. Dans ce quart « étroit », non réglementé, on recense les hedge funds qui prennent moins de risque qu'avant, les trusts qui collectent de l'épargne et qui prêtent aux entreprises ou encore les fonds du marché monétaire. Ces éléments non réglementés et risqués font quand même l'objet de toutes les attentions. On a donc un pan restreint de la finance qui prend des risques de liquidités, c'est à dire des passifs courts et actifs longs.

La fiscalité actuelle sur les entreprises est-elle un frein à l'emploi ?

Des études massives montrent que l'objectif naturel en France est de monter le taux d'emploi, sachant qu'il y a 65 % des Français qui sont en âge de travailler, contre un taux d'emploi européen qui oscille entre 70 et 75 %. La France possède donc un déficit en la matière de 10 points. Le seul impôt qui a un effet sur ce taux sont les cotisations sociales sur les entreprises. Le gouvernement les a baissé en transformant le CICE en baisse de charges. Mais dans le même temps il a baissé d'autres impôts dont on ne trouve empiriquement pas d'effets sur le taux d'emploi, je pense à la suppression de la taxe d'habitation et à la baisse d'impôt sur le profit des entreprises. On peut aussi penser que la défiscalisation des heures supplémentaires à un effet même négatif car cela incite à utiliser ces heures supplémentaires au lieu d'embaucher. Il y a donc une très grande dispersion de la politique fiscale en France.

Quid des impôts sur la production ?

C'est un impôt idiot qui a plutôt un effet négatif sur les investissements parce que l'on taxe la valeur ajoutée des entreprises. C'est donc un découragement à l'investissement et à l'accumulation de capital.

Pourquoi les entreprises n'osent-elles pas le parcours boursier ?

En France il y a peu d'introductions en bourse car peu d'appétit chez les investisseurs. C'est en partie un problème de régulation. Par exemple il est très difficile pour un assureur d'acheter des actions. La réglementation que l'on nomme « Solvabilité II » lui impose une consommation importante de capital. On n'a pas résolu la schizophrénie entre le besoin de sécurité et le besoin de financer les entreprises. Tandis qu'aux Etats-Unis il y a énormément d'actions disponibles pour financer des start-up par exemple.

Dans une récente chronique, vous notez l'échec de la zone Euro. Pour quelles raisons ?

Quand on réfléchit à la zone Euro, il faut se demander pourquoi fait-on une union monétaire. Un seul argument prévaut : faire disparaître le risque de change. Cela doit avoir des effets bénéfiques, notamment une circulation plus libre de l'épargne et une production n'importe où pour vendre n'importe où car il n'existe pas de risque de change justement. La production s'est développée mais cela a créé une forte hétérogénéité avec des pays qui se désindustrialisent comme l'Italie, la France ou la Grèce. Et depuis 10 ans, on constate un immobilisme des capitaux à l'intérieur de la zone euro. L'épargne de l'Allemagne finance par exemple la terre entière mais pas l'Europe.

Votre avis sur la hausse du carburant et sur le système de taxation ?

Je précise que les deux tiers liés à la hausse du carburant proviennent de la hausse du pétrole et sur ce point, le gouvernement ne peut pas y faire grand chose. Le tiers restant étant dévolu aux diverses taxes carbone. Il faut considèrer que l'accord de Paris implique des émissions annuelles de CO2 de 3 %, or en France elles augmentent. Il y a deux manières de les faire baisser : tout réguler. Ce qui reste compliqué par une grande homogénéité des secteurs, je pense par exemple aux performances des automobiles en matière d'émissions carbone face à des habitats anciens à rénover qui sont encore loin d'être performants. Ce serait donc plus efficace d'avoir un prix unique du carbone comme l'indique l'économiste Jean Tirole. Ça veut dire que tout ce qui est carboné coûtera plus cher. Mais cela ne signifie pas non plus que les gens auront moins de revenus, seulement, on ne pourra pas leur rendre le manque à gagner sous la forme d'une taxe. L'idée que les gens payent plus cher à la pompe et qu'ensuite ils vont amener leur facture de carburant à leur employeur ne fonctionne pas. Il faut associer une hausse du prix du carbone avec un transfert de revenus qui ne soit pas alloué aux énergies fossiles. Je pense à l'augmentation de la prime pour l'emploi.

L'écosystème des économistes en France est pléthorique, et de plus en plus médiatisé. Vous sentez-vous porteur d'une mission particulière en tant que tel, et quels pourraient-être les écueils auprès des citoyens face à la masse d'informations économiques diusée et surtout par rapport aux diérentes écoles de pensées qui s'opposent dans le milieu ?

Le succès des Jéco est un bon exemple de cette démarche de pédagogie par les économistes qui considèrent que c'est un devoir absolu communiquer ainsi. Malgré des idéologies éparses et souvent opposées, les économistes parviennent à avoir un diagnostic commun. Nous avons globalement la même lecture des informations économiques qui nous parviennent. Il faut que vis à vis de la population et de l'opinion, nous ayons une analyse objective des faits qui soit la même pour tous. Les points de convergences sont vraiment très nombreux entre économistes : contrats courts, climat, emploi…

Votre avis sur le dynamisme des entreprises de la région lyonnaise ?

Je connais bien l'écosystème entrepreneurial lyonnais. Mais je suis toujours étonné des entreprises exceptionnelles que je rencontre et de leur croissance à l'international, y compris des ETI qui développent des chiffres d'affaires extraordinaire hors des frontières et qui possèdent de nombreuses implantations à l'étranger. Je pense à Seb, bioMérieux ou encore GL Events mais également à des entreprises plus petites qui possèdent un degré d'internationalisation exceptionnel.

SES DATES CLÉS

2013

Chef économiste de Natixis

1998

Directeur de la recherche et des études de Natixis

1988

Chef du service des équipes économiques et nancières à la Caisse des Dépôts et Consignations.

1985

Conseiller scientique à la direction générale des études de la Banque de

France

1975

Début de carrière à l'Insee




Julien THIBERT
Journaliste

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