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Pascal Le Merrer : « Les gouvernances locales sont plus réactives »

Publié le - - Economie

Pascal Le Merrer : « Les gouvernances locales sont plus réactives »
© Marine-Agathe Gonard - Pascal Le Merrer, directeur général des Jéco

Professeur à l'Ecole normale supérieure, Pascal Le Merrer est aussi le fondateur et le directeur des Journées de l'Economie, les « Jéco ». Il prépare actuellement le programme de la prochaine édition qui aura lieu du 17 au 19 novembre à Lyon et qui portera sur le partage du progrès. Une thématique largement inspirée de l'actuelle crise que nous traversons.

Comment pourrait-on analyser cette crise sanitaire et économique ?

Cette pandémie est particulière et l'on se rend compte que les références historiques ne nous servent pas beaucoup. Il est difficile donc de l'identifier à des pandémies comme la peste noire au 14e siècle (75 millions de morts environ) ou encore la grippe espagnole (1918-1920) au début du siècle avec 100 millions de morts ; à un moment où la population était moins importante qu'aujourd'hui.

D'autres observateurs prennent des exemples de guerres passées pour décrypter cette pandémie. Sauf que les guerres détruisent énormément de capital. Durant la Seconde guerre mondiale, le PIB de la France avait diminué de 49 %. On ne peut donc pas comparer la pandémie du Coronavirus à une guerre proprement dite, car nous devrions perdre 10% de PIB.

Les crises économiques et financières passées ne sont pas non plus de bonnes références car ce ne sont pas les banques qui ont déclenché la crise. Ce que montrent les économistes dans l'histoire, c'est que pour produire il faut du capital et du travail. Et la pandémie détruit du travail via l'inactivité des actifs mais le capital, autrement dit les bâtiments et les machines restent intactes. Les grandes analyses décrivent un surcroît d'offre de capital et un manque de facteur travail. De fait, le prix du capital va baisser (via les taux d'intérêt) mais celui du travail va augmenter.
La pandémie actuelle touche majoritairement le haut de la pyramide des âges et moins les personnes qui travaillent et elle s'inscrit dans un temps où les taux d'intérêts étaient déjà bas. Elle nous amène donc à trouver des exemples éparses mais on ne sait pas trop l'appréhender.

Vers une perte de confiance

Quelle est donc la caractéristique de cette crise ?

Elle a une caractéristique fondamentale : celle d'avoir a un impact hétérogène sur la population et les activités. Contrairement à une guerre qui entraîne une masse de population vers l'exode, nous avons décidé d'arrêter l'économie. 1 salarié sur 2 est en chômage partiel : 80% des salariés de l'hôtellerie, 75% des salariés du bâtiment, 61 % des salariés du transport. A l'inverse c'est 12 % des actifs dans l'agriculture, 12% dans les services financiers et 7 % dans les services non marchands. Certains secteurs sont donc faiblement impactés voire pour certains stimulés par la crise comme la grande distribution ou la pharmacie.
La crise génère des pertes qui sont très variables selon les secteurs et les individus. Si on laisse la perte à la charge de ceux qui en sont victime, on va renforcer un phénomène déjà inquiétant depuis 15 ans qui est la perte de confiance.

Une perte de confiance qui pourrait menacer les démocraties ?

Le site Project Syndicate qui rassemble de nombreuses analyses issues de divers secteurs propose par exemple celle de Michael Spence (Prix Nobel d'Economie 2001) récompensé pour ses travaux sur l'asymétrie des informations et la théorie du signal.
Concrètement, pour qu'un marché fonctionne bien, il faut que l'offre et la demande aient un niveau d'information comparable.
Michael Spence dénonce par-là un problème au niveau des acteurs publics qui ne proposent pas de mécanismes de garantie. Il a analysé divers sondages menés auprès de citoyens américains sur les institutions politiques. Leur confiance est faible dans les médias, les syndicats, les banques, sensées diffusées l'information.
En Europe, l'indice de confiance est très faible en matière représentativité des élites politiques : 8% en Angleterre, 10% en France et 19% en Italie. On remarque qu'il y a entre 60 et 70 % des citoyens en Europe qui pensent que l'élite politique ne les représente pas.
En période de pandémie, il faut se poser la question de savoir si on attend de l'acteur public qu'il soit capable de nous sortir de cette situation alors que le niveau de confiance est déjà bas. Il faut que les acteurs publics puissent être transparents dans leurs actions et suffisamment clairs dans ce qu'ils décident pour espérer inverser la tendance.
Le Coronavirus serait ainsi pour Michael Spence une opportunité pour les gouvernements d'arriver à remonter un niveau de confiance indispensable si l'on veut sauver les démocraties.

"Cette épidémie nous fait redécouvrir l'action publique au niveau des territoires"

Il semble que les politiques publiques locales tirent au contraire leur épingle du jeu ?

Avec un Etat et un gouvernement qui, selon certains observateurs et sondages, sont apparus ni transparents ni efficaces sur la question des masques, les politiques locales tirent effectivement leur épingle du jeu. Un mini-scandale dont a fait état Claude Le Pen, décédé le 6 avril dernier des suites d'une longue maladie, qui a publié une tribune le 30 mars va dans ce sens. Il y décrit le dispositif mis en place en 2007 après l'épisode de la grippe aviaire, avec la création de l'Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus). Son budget de 281 M€ en 2007 est passé à 25, 1 M€ en 2015 puis a été dissous en 2016 au profit de la création de l'agence nationale de santé publique. Les stocks monumentaux de cet établissement public, dont des masques et des vaccins, furent ainsi réduits à peau de chagrin. L'Etat a donc abandonné ce système d'anticipation des épidémies est alors pris en défaut d'anticipation.
Ceux qui rattrapent les choses sont les gouvernances locales, plus réactives. D'où un niveau de confiance plus élevé dans les élus locaux. Cette épidémie nous fait redécouvrir l'action publique au niveau des territoires.

Les systèmes alimentaires territorialisés en sont un bel exemple. Les territoires peuvent ainsi démontrer qu'ils peuvent avoir un niveau d'action efficace. Et il n'agit pas de revenir en arrière, sur une économie locale coupée d'un marché mondialisé. On pourrait aller vers ce que Daniel Cohen nomme le capitalisme numérique. Les circuits courts peuvent s'appuyer sur cette dynamique des systèmes alimentaire territorialisés via le digital.

Autrement dit, le confinement aurait accéléré la transformation digitale ?

Effectivement et c'est aussi une opportunité. Le mouvement des gilets jaune avait mis en exergue des territoires oubliés par l'action publique. Aujourd'hui on redécouvre une dynamique locale. A l'instar des Parisiens partis en masse se réfugier dans les campagnes en début de confinement ; montrant que les métropoles ont besoin des espaces périphériques. Au-delà du télétravail, certaines informations peuvent être diffusées beaucoup plus rapidement aux salariés avec les nouvelles technologies qui peuvent changer la manière d'organiser le travail au quotidien.
Idem pour les consommateurs qui changent de comportement : l'accélération de l'utilisation du paiement sans contact ou des drive montre que ce qui devait se développer sur plusieurs années s'est développé en quelques semaines.

Le programme des prochaines Jéco sera-t-il inspiré de cette crise ?

La thématique tournera autour du partage du progrès dans la société. Après la modernisation et l'industrie au 19e siècle, la production et la consommation de masse au 20e siècle, on voit que le 21e siècle sera tourné vers l'innovation, l'économie des territoires et l'environnement. Ces défis nécessitent une approche du progrès plus qualitative dans une société qui a besoin de retrouver une cohésion.




Julien THIBERT
Journaliste

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