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Opéra : Aix-en-Provence revisite le répertoire

Le chef d'orchestre Louis Langrée, la soprano Sabine Devielhe et le baryton Stéphane Degout, têtes d'affiche d'un festival audacieux qui justifie son rang parmi les grands rendez-vous lyriques européens.
Opéra : Aix-en-Provence revisite le répertoire

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Trois spectacles d’anthologie, trois premières, trois salles divisées sur les lectures de trois metteurs en scène brillants, parfois polémiques, mais à l’arrivée, et de manière très subjective, un seul fil conducteur, celui de l’innocence sacrifiée. L’infidélité dans Cosi fan tutte de Mozart, la mort dans Il Trionfo del tempo e del disinganno de Haendel, le mariage dans Pelléas et Mélisande de Debussy ont raison d’héroïnes égarées dans des mondes où elles ont du mal à s’émanciper .

Mozart en Afrique

Précédé d’une réputation flatteuse, acquise à l’Opéra de Lyon où il a fait ses premiers pas en opéra avec Le Dialogue des Carmélites de Poulenc et Pelléas et Mélisande de Debussy, Christophe Honoré fait échouer les héros de Cosi fan tutte de Mozart en Erythrée. L’action se déroule dans les années 30, sous l’occupation italienne, dans un pays soumis à la discrimination raciale. Le contexte nous vaut quelques scènes sentant le souffre, mais aussi de belles images, l’ocre d’un décor représentant une caserne ou l’intérieur d’un bordel, l’enlacement des corps dans un abandon lascif parfaitement maîtrisé par une direction d’acteur exigeante que polluent parfois les vaines gesticulations des personnages

Cosi fan tutte

Plus intéressante est l’approche du cinéaste qui focalise son attention sur les deux sœurs, Dorabella et Fiordiligi, comme les deux faces d’une même médaille. A la fin du spectacle, lorsque s’estompe le maquillage du blackface des deux amants, la première repart avec Guglielmo, libérée de toute pudeur, affranchie, libertine. Sa sœur, qui a compris plus tôt la supercherie, qui a voulu croire à l’amour absolu, se retrouve seule... un fusil à la main comme pour accélérer l’issue. Despina, servante maîtresse déjantée et Don Alfonso, baroudeur immoral et alcoolique, complètent le tableau.
Pour porter le fer, Christophe Honoré bénéficie d’une distribution de haute volée dramatique, dominée par Lenneke Ruiten (Fiordiligi) et surtout Kate Lindsey (Dorabella), belles, dramatiquement bluffantes, à qui Rod Gilfry (Alfonso), Sandrine Piau (Despina) et, dans un registre moins convaincant Joel Prieto (Ferrando) et Nahuel di Piero (Guglielmo) donnent la réplique. Dans la fosse, à la tête du Freiburger Barockorchester irréprochable dans la dynamique et les couleurs, Louis Langrée tisse un cocon musical de toute beauté, malheureusement totalement décalé par rapport à ce que nous montre Christophe Honoré.
(Cour de l’Archevêché, jusqu’au 19 juillet).


Haendel dans les paradis artificiels

Rénovateur parmi les plus inspirés, les plus sulfureux aussi, du langage théâtral européen, Krzysztof Warlikowski excite la curiosité du public. Ses spectacles aussi. Surtout lorsqu’ils prennent des chemins de traverse, comme ce Trionfo del tempo e del disinganno, un oratorio de jeunesse de Haendel. Quelle idée de mettre en scène un ouvrage qui n’a pas été conçu pour la scène ?


Si elle pouvait être évoquée au début du spectacle, la question ne se pose plus à l’issue d’une traversée humaine, stimulante et éprouvante, qui offense livret moralisateur du cardinal Pamphili. Ce texte édifiant nous dit que la beauté doit cesser son commerce avec le plaisir sous peine de déchanter puisque le temps lui ravira sa jeunesse. Aller expliquer cela aux adolescents qui se réfugient dans les paradis artificiels pour justement retarder l’échéance fatale, au risque de se brûler les ailes comme le héros muet de cet oratorio, bel ange déchu victime d’une overdose.


S’en tenir là serait mal connaître le metteur en scène polonais qui, sans changer une ligne du livret, opère une métamorphose dans ce spectacle brillant. Imaginez Beauté qui vient de perdre son amant, tiraillée entre Plaisir, aux allures de patron de night-club, et ses parents, Temps, le père, et Désillusion, la mère, engoncés dans leurs habits de petits bourgeois. Pour leur échapper elle choisit la mort, avant d’aller rejoindre les autres âmes fauchées dans leur jeunesse, installées sur des rangées de fauteuil de cinéma, face au public, comme autant de fantômes nous regardant vivre dans l’indifférence de leur désarroi.


Vocalement, la distribution tutoie la perfection. Sabine Devieilhe donne à Beauté son timbre enivrant, l’éclat de ses aigus et la profondeur de son incarnation. Elle ferait presque de l’ombre au contre-ténor Franco Fagioli (Plaisir) dont la voix restitue un large éventail d’émotion, à Michael Spyres, époustouflant dans l’allégorie du Temps, et de sa complice Sara Mingardo (Désillusion). A la tête du Concert d’Astrée manque peut-être de caractère pour s’élever au niveau d’un spectacle d’anthologie.


(Théâtre de l’Archevêché jusqu’au 14 juillet).


Le cauchemar de Mélisande

On croyait avoir atteint des sommets. Mais c’est oublier le troisième ouvrage, chef-d’œuvre absolu de l’opéra français, ce Pelléas et Mélisande de Debussy qui fascine autant qu’il intimide. Les lectures au prisme des névroses des deux personnages masculins –comme ce fut le cas à Lyon avec l’inoubliable production de Pierre Strosser – ne surprennent plus. Mais du point de vue de Mélisande, le champ reste inexploré. Du moins jusqu’à ce que Katie Mitchell s’en empare pour ce spectacle où l’accompagnent le dramaturge Martin Crimp –plus souvent à l’affiche du théâtre- et la décoratrice Lizzie Clachan.


Cette créatrice maîtrise la machinerie du théâtre à la manière d’un Robert Lepage. Et il faut bien cette armée de techniciens pour donner vie à un décor mouvant, qui épouse chacun des cours épisodes du texte de Maeterlinck. Le dédoublement de la personnalité de Mélisande, artifice sur lequel s’appuie cette lecture, brise la progression dramatique, entraînant le spectateur dans un cauchemar, celui d’une jeune mariée qui prend conscience qu’en entrant au château du vieil Arkel, elle laisse à la porte sa fraîcheur et sa joie de vivre.


Les cases dans lesquelles Katie Mitchell cantonne ses personnages évoquent l’enfermement. Avec ses cheveux longs et ses silences, Geneviève agit comme un double de Mélisande, qui aurait pris 40 ans dans la vue. Souvent présenté comme un jeune premier, Pelléas a les traits d’un puceau, niais, à la limite de l’autisme. Qui tire les ficelles ? Sans doute pas Arkel, ni Golaud, réfugiés derrière « l’usage » pour masquer leur lâcheté. Victimes ou coupables, le spectateur jugera.


Le travail scénique et dramatique de Katie Michell trouve un écho favorable dans une interprétation irréprochable en tous points. Laurent Naouri (Golaud) et Sylvie Brunet-Grupposo (Genevière), voire Franz-Josef Zelig qui a chanté Arkel à Paris, sont en terrain conquis, tout comme le baryton lyonnais Stéphane Degout confronté au rôle majeur de sa première partie de carrière. Un rôle qu’il abandonnera définitivement, après cette série de représentations, pour se consacrer à d’autres répertoires. Dans la saison 2017-2018, il incarnera le rôle de Posa dans la version française de Don Carlos de Verdi. Mais l’irruption de Barbara Hannigan, très belle Mélisande, fait chavirer les cœurs et les oreilles.


Dans la fosse, à la tête du Philharmonia en forme olympique, sollicitant des sonorités expressives, rougeoyantes comme un coucher de soleil, Esa Pekka Salonen rappelle que Pelléas et Mélisande est l’œuvre la plus wagnérienne de Debussy.

(Grand théâtre de Provence jusqu’au 16 juillet).

http://www.festival-aix.com

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