AccueilEconomieServicesNicolas Millet : « L'effet diabolo doit être appréhendé par les dirigeants d'entreprises »

Nicolas Millet : « L'effet diabolo doit être appréhendé par les dirigeants d'entreprises »

De tous temps, les entreprises ont dû adapter leurs modèles organisationnels aux cycles économiques qui se sont succédés. Dans un contexte de transformation digitale qui touche aujourd'hui tous les types d'entreprise, les dirigeants doivent aussi appréhender ce que Nicolas Millet, vice président de la Société d'économie politique et sociale de Lyon (SEPL) nomme « l'effet diabolo ». Comprenez un mouvement sociétal favorisant d'un extrême à l'autre, la consommation low cost et les produits de luxe. Gare à l'effet d'étranglement des produits milieu de gamme !
Nicolas Millet : « L'effet diabolo doit être appréhendé par les dirigeants d'entreprises »

EconomieServices Publié le ,

Pourquoi avez-vous décidé d'engager ces travaux de recherche ? De quels constats êtes-vous parti pour amorcer votre réflexion ?

Dans mon expérience professionnelle, dans la vie quotidienne comme dans mes lectures, j'ai ressenti le phénomène de la bipolarisation très présent dans les différentes expressions de la société : les entreprises et leurs marchés, les territoires, les compétences, les ressources, le sport et même les pratiques culturelles. Ce phénomène s'est amplifié avec la généralisation du numérique. Il m'est venu alors l'image d'une société en diabolo et je ne suis pas le seul ni le premier qui ait eu cette image à l'esprit.

A travers le profil sociétal de la 3e révolution industrielle que vous dressez, comment pourriez-vous définir "l'effet diabolo" qui le caractérise ?

Nous vivons une période de transformations très puissantes et les processus d'adaptation peinent à suivre le même schéma d'organisation et d'action. Dans les options d'ajustement choisies, deux apparaissent assez distinctement. D'un côté, les acteurs ou les territoires qui ont la capacité et la possibilité de se saisir des opportunités créées par ces mutations profondes; certains auteurs nord-américains qualifient ce monde de "VUCA World" pour signifier qu'il faut apprendre à se mouvoir dans un système volatile, incertain, (Uncertain), complexe et ambigüe. De l'autre, les groupes et les territoires rencontrent davantage de difficultés à se saisir des mêmes opportunités pour des raisons qui ne dépendent pas seulement d'eux, notamment, par exemple, parce que les métropoles sont avantagées dans l'économie digitale; c'est grâce à la double dynamique de "l'uberisation" qui profite de la densité et de la diversité métropolitaines et de "l'huberisation" qui donne aux noeuds un avantage décisif dans les sociétés mises en réseaux avec la globalisation. J'ai qualifié la seconde option de "DAPA World" pour montrer comment certains groupes recherchent davantage le Durable, l'Authentique, le Proche et l'Attachant pour se saisir des enjeux de la (post) - modernité. Le "VUCA World" et le "DAPA World" forment les deux volets du diabolo en interaction constante et saisis par un perpétuel changement.

Comment les entreprises, particulièrement, ont-elle appréhendé ce nouveau modèle sociétal dans leurs stratégies de développement ?

Les entreprises ont été parmi les premières à comprendre ce phénomène puisqu'il a donné à leurs marchés le profil en "diabolo". D'un côté une expansion forte des produits d'entrée de gamme et "low cost", de l'autre des produits de luxe. Gare à ceux qui demeurent en milieu de gamme car les clients préfèrent se priver sur certaines dépenses en achetant un prix pour se faire un petit plaisir dans du haut de gamme selon leurs préférences; le succès non démenti de certains marques comme le café ou le chocolat, voire les vêtements et les automobiles, illustre cette tendance. De fait, les marchés ont également entraîné la digitalisation et ses services, proposant une expérience client à plus forte valeur ajoutée. La digitalisation et la hight tech réclament des compétences élevées et le marché du travail a été également touché par la bipolarisation qui distribue les besoins en expertises et les rémunérations qui les accompagnent, notamment dans les services marchands supérieurs (finances, ingénierie...)

Quelles sont vos conclusions par rapport à cet état de fait, et que souhaitez-vous faire passer comme messages ?

Une dynamique singulière s'installe entre le "VUCA World" et le "DAPA World". Elle peut être coopérative ou réellement conflictuelle. Il faut donc bien comprendre les évolutions que va emprunter cette dynamique pour choisir le bon pilotage. Pour ma part, je considère que ce pilotage s'inscrit selon deux axes en tension. La priorité de la gouvernance des sociétés et des organisations peut chercher en priorité la performance (en attente de résultats plutôt à court terme) ou la résilience (cherchant à privilégier la survie-développement à moyen-long terme); bien entendu, chaque décideur va combiner les deux dimensions, mais il faut savoir pousser le curseur en fonction de l'évolution du contexte socio-économique. L'autre axe concerne le mode d'action privilégiée retenu pour gouverner; le choix du dirigeant va se distribuer entre la puissance (le rapport de force = contraindre) ou l'influence (la co-construction du consensus = convaincre). Les décisions prises aujourd'hui s'inscrivent à l'intérieur du périmètre dessiné par ces deux axes. L'enjeu repose sur la capacité à disposer du discernement et de la souplesse intellectuelle pour faire correspondre au mieux la dynamique que proposent, à un moment ou sur un territoires donnés, le "VUCA World" et le "DAPA World". C'est un exercice exigeant et passionnant qui me semble devoir mobiliser l'attention de tous les décideurs et les manageurs s'ils veulent adapter leur organisation aux mutations contemporaines et de ne pas se faire submerger par les risques systémiques qui se présentent au Monde à un rythme de plus en plus soutenu.

Note

Nicolas Millet est administrateur territorial et il a exercé successivement des postes à responsabilité à la Région puis à la CCI de Lyon Métropole. Au travers de ces différents postes, il a eu l'occasion de mieux connaître les problématiques d'aménagement du territoire et de croissance des entreprises. C'est dans la suite de cette expérience qu'il a engagé une réflexion au sein de la SEPL sur les enjeux socio-économiques contemporains. Il poursuit ses travaux en portant une attention particulière sur la manière avec laquelle la gouvernance des territoires et des entreprises peut s'aligner avec les stratégies poursuivies pour obtenir les meilleurs résultats à partir des objectifs arrêtés.

Partager :
Envoyer à un ami
Connexion
Mot de passe oublié ?