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Le théâtre de la mort

Le théâtre de la mort
© D.Matvejevas - Place des héros

CultureSpectacle vivant Publié le ,

Salles combles, listes d’attente pour s’arracher les dernières places, rues saturées par les passants qui se fraie un chemin entre les artistes qui tractent ou les performeurs, terrasses de café achalandées, Avignon a un air de fête. Comme pour trancher avec ce que les spectateurs découvrent sur les différentes scènes où la mort rode. Quatre d’entre eux figurent à l’affiche de la prochaine saison lyonnaise. Revue de détail.


Place des Héros

Le Polonais Krystian Lupa, l’un des géants du théâtre européen, dirige la troupe du Théâtre national lithuanien dans une pièce de l’Autrichien Thomas Bernhard. Tout un symbole ! Lorsque le rideau se lève, le professeur Schuster vient de se défenestrer sur la place des Héros, là où Hitler avait prononcé son discours entérinant l’Anschluss en 1938. Durant les trois actes que dure cette pièce, les servantes, puis les filles, enfin le frère, apportent un éclairage singulier sur ce drame.
Pour entrer dans ce spectacle, il se mettre en apnée, stopper la course du temps, adapter son oreille à ce cérémonial funèbre. Pourquoi cette lenteur ? D’abord pour pouvoir lire les sur-titres sans perdre de vue ce qui se passe sur le plateau où une troupe de comédiens exceptionnels porte la voix de l’imprécateur qui dénonce la présence des nazis à Vienne. La fille de Schuster ne dit-elle pas « il y a aujourd’hui plus de nazis à vienne qu’on 38. Ils ressortent par tous les torus ». A l’époque, l’Autriche était en pleine tourmente de l’affaire Kurt Waldheim.
La création de Place des Héros, en 1988 quelques mois avant la disparition de Thomas Bernahrd, suscite le tollé. En représailles, le dramaturge interdit par testament toute représentation ou publication de ses textes en Autriche.
Krystian Lupa n’a pas besoin d’ouvrir cette cicatrice pour marquer les esprits. Il laisse les mots prendre toute leur place, il habite chaque silence, il laisse s’installer le malaise qui gagne le public, tétanisé par l’effroi de ce qu’il entend, et surtout de ce qu’il n’entend pas mais résonne au fond de lui.

(TNP, 6 au 13 avril)


Karamazov

Séduisant sur le papier, le nouveau spectacle de Jean Bellorini et de son complice Camille de la Guillonière pêche par excès de littérature. Plus de cinq longues heures, même dans la Carrière de Boulbon agitée par le mistral, n’ont pas permis une totale immersion d’ans l’univers des Frères Karamazov. Cette mise à distance tient d’abord à l’émiettement du texte, sorte de digest des meilleurs moments du roman de Dostoïevski, et ses monologues fébriles. Il tient aussi à une distribution inégale, à moins que ce ne soit un manque de répétitions pour donner de la fluidité à l’interprétation. On aime la superbe scénographie de Jean Bellorini, datcha stylisée au milieu de ce décor minéral, avec des cages en verre où s’isolent les personnages. Reste quelques fulgurances comme ce Tombe la neige d’Adamo, chanté par Marc Plas (Smerdiakov) ou le personnage de la femme du peuple, rôle travesti incarné par Camille de la Guillonière.

(Théâtre des Célestins, 30 mars au 7 avril)


Truckstop

Un minable relais routier, tenu par une mère (Claire Aveline) et sa jeune fille de 18 ans (Manon Rafaelli), un camionneur (Maurin Ollès) l’un des rares clients. Trois personnages, une même destinée de paumés, un même rêve d’échapper à leur quotidien. « No future » dans Truckstop de la Néerlandaise Lot Kekemans. D’ailleurs les trois personnages sont morts lorsque les projecteurs blafards. Comment ? Les pièces du puzzle de cette pièce finiront par livrer mystère de ces trois oubliés du bonheur. Au fur et à mesure qu’une nouvelle porte s’ouvre, que l’on comprend que ce sont des fantômes qui nous parlent, on se sent inexorablement happé par cette histoire macabre à mi-chemin entre thriller et drame social. Le metteur en scène Arnaud Meunier et ses trois comédiens donnent une lecture délicate, sensible et sincère, d’un texte sombre. Un spectacle envoûtant.

(TNG, 8 au 10 mars)

Tirésias

Philippe Delaigue, auteur et metteur en scène de Tirésias, invite le public dans un vieux grenier envahit de petites boites renfermant des cassettes audio, sorte de caverne des temps modernes où survit Tirésias. Le héros des Métamorphoses d’Ovide, incarné avec roublardise par Thomas Poulard, a depuis longtemps coupé les ponts avec ses contemporains, se contentant de quelques prédictions à une jeunesse qui semble n’être intéressée que par ses résultats scolaires, son tour de taille ou sa place dans les réseaux sociaux.
Mais lorsqu’un garçon lui demande la recette du mieux mourir, Tiresias lui proposent plusieurs morts, de la plus tragique à la plus comique. Pour cela, il convoque les héros de la mythologie ; Phaeton qui se brûle les ailes sur le char du Soleil, Narcisse qui se noie en tenant d’embrasser son image, ou encore Iphis élevée comme un garçon. Drôle, irrévérencieux, ce Tirésias nous rappelle notre capacité à recommencer nos erreurs mais aussi notre aspiration à la vie.

(Théâtre de la Renaissance, 9 au 11 mars)

Rumeurs et petits jours

Dans ce monde de brutes, Raoul collectif nous propose une respiration absurde, comique, déjantée, loufoque... On pourrait multiplier les qualificatifs sans épuiser la palette utilisée par ces cinq loustics qui ont fait irruption sur la scène avec Le Signal du promeneur. Leur nouveau spectacle, choral et visuel, ludique et libératoire, nous invite dans les coulisses d’une dernière émission de radio. Le texte de Rumeurs et petits jours n’est que prétexte à exciter l’imagination du spectateur entraîné dans des délires sans queue ni tête. Difficile d’ailleurs de démêler le vrai du faux. Une sorte de mélange du Petit Rapporteur et de Strip-tease. On rit beaucoup, avec légèreté, insouciance. Une véritable bouffée d’oxygène dans la nuit avignonnaise.

(Théâtre de la Croix-Rousse, 11 au 15 octobre)

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