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Le Godot que l'on attendait

Trois versions de En attendant Godot de Samuel Beckett ont animé le début de la saison. Le Théâtre de la Croix-Rousse reprend la production de Laurent Fréchuret, avec l'immense Jean-Claude Bolle-Reddat. Entre clownerie déjantée et interrogation métaphysique.
Le Godot que l'on attendait
D.R.

CultureSpectacle vivant Publié le ,

Depuis la création de En attendant Godot, dans la mise en scène de l’auteur, le chef-d’œuvre de Samuel Beckett n’a jamais quitté la scène dramatique. La pièce fait partie du répertoire. Mais comment expliquer que ce symbole du théâtre de l’absurde soit à l’affiche de la saison rhônalpine, dans trois productions différentes ? Lors d’un entretien,Roger Planchon nous disait que « les théâtreux racontent, annoncent ce qui va se passer dans notre société dont ils ne sont finalement qu’une caisse de résonance ». Hier Godot annonçait les personnages égarés dans des no man’s land. Que dit-il aujourd’hui que nous n’entendions hier et qui justifierait ce tir groupé ?

Peut-être que, à travers l’errance de deux misérables clochards, Beckett annonce le vide existentiel d’une société en manque de spiritualité, égarée dans les ténèbres d’idéologies ambiguës et du prêt-à-penser. L’argument le confirme. Sur une route vers nulle part, une lande où se dresse un arbrisseau sec, un couple de vagabonds, Estragon et Vladimir attendent le mystérieux Godot qui doit les sauver. Dieu (God), la mort ou le salut, chacun d’entre nous définira l’identité de cet être espéré. L’irruption de Pozzo tenant en laisse Lucky ne leur offre qu’un moment de distraction dans leur interminable attente.

Dans son spectacle, créé cet été au festival de la Bâtie d’Urfé, repris avec succès au festival off à Avignon, le metteur en scène Laurent Fréchuret laisse les spectateurs définir l’identité de cet être espéré en vain. Il s’efface derrière les mots, derrière cette langue que Beckett triture pour explorer les multiples facettes des thèmes qu’il aborde avec une lucidité de clown. Jouant à la fois sur l’humour et le désespoir, sa lecture fait écho à Jean Anouilh, dans une phrase restée célèbre à propos de la pièce. « Godot ? Les Pensées de Pascal jouées par les Fratellini ».

D’ailleurs, dans leurs habits de clochards, Gogo et Didi n’ont-ils pas la silhouette de l’Auguste du cirque ou de Charlot ? Avec sa voix androgyne, Jean-Claude Bolle-Reddat (Estragon) ne réveille-t-il pas le souvenir de la fragile Gelsomina, le caractère brutal de David Houri (Vladimir), celui de Zampano, les deux personnages de La Strada de Fellini ? Les deux autres rôles, Vincent Schmitt (Pozzo) et Maxime Dambri (Lucky), éphèbe aux longs cheveux blancs, à la démarche empêchée, renforcent le caractère circassien, version Freaks, de ces personnages décalés, comme des êtres exclus d’un monde dont ils n’attendent plus rien sinon qu’il donne un sens au chemin parcouru. A Avignon, un petit garçon jouait le rôle du messager. La reprise des classes impose un comédien professionnel, rôle que tiendra Antoine Besson.

On rit beaucoup dans ce spectacle qui ne s’embarrasse pas de silences inutiles. Laurent Fréchuret s’appuie sur des comédiens au talent éprouvé. Et en particulier Jean-Claude Bolle-Reddat. Ce comédien lyonnaisfait partie de ces personnalités attachantes, deces «gueules» qu’on distribue dans des rôles atypiques, « de ces éternels seconds rôles qui marquent une génération », comme le dit Jérôme Deschamps, le créateur des Deschiens. A se demander pourquoi les metteurs en scène ont attendu si longtemps avant de lui confier le rôle d’Estragon dans le chef d’oeuvre de Beckett. Gogo c’est lui !

Au Théâtre de la Croix-Rousse (Lyon 4e), du 19 au 30 janvier

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