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Kamel Kabtane : l'islam tranquille

Kamel Kabtane : l'islam tranquille
Céline VAUTEY

ActualitéGrand témoin Publié le ,

Vous venez de signer, avec le préfet et le président du Conseil régional du culte musulman, la « charte d’accompagnement de la rénovation des institutions représentatives du culte musulman dans le Rhône ». Est-ce à dire que celles-ci sont obsolètes, inadaptées à la société actuelle ?

Jusqu’à présent, les structures étaient gérées par elles-mêmes, chacune avec sa propre formule. Certaines gérant les mosquées come au temps du Prophète… En tant qu’institutions françaises, dépendant des lois 1901 ou 1905, doivent-elles continuer à suivre un modèle ancien ? Ici à la Grande Mosquée de Lyon, depuis 20 ans, nous sommes en recherche de transparence, avec un rôle pilote en termes de gestion qui passe par la mise en place d’un conseil d’administration, un bureau, un commissaire aux comptes…

Cette charte prévoit notamment la création d’un conseil des imams du Rhône. Quel sera son rôle ?

Déjà en 2010, nous avions jeté les bases d’une organisation des imams, ceux-ci ayant un rôle politique et religieux à jouer. Ils sont une soixantaine dans le Rhône, 150 à 200 en Rhône-Alpes. Ceux arrivant de leurs pays d’origine (Algérie, Maroc, Turquie…) repartent trop rapidement, leur formation se fait sur le tas. Beaucoup sont autoproclamés. Rappelons que dans l’Islam, il n’y a pas de clergé, l’imam est celui qui dirige la prière. Au regard de l’opinion publique, être imam, c’est être antirépublicain et anti-Français, et les propos désolants du Premier ministre évoquant les imams et la montée du salafisme et de l’intégrisme, ne constituent pas le meilleur moyen pour lutter contre ce sentiment, alors que nos imams luttent, eux, avec des moyens très faibles. Nous avons besoin d’imams formés et compétents, d’hommes du culte qui puissent dire ce qui est bien et ce qui n’est pas bien, et le manque est criant.

L’IFCM, un Institut du monde arabe à la lyonnaise

La formation des imams, c’est précisément le rôle de l’Institut français de civilisation musulmane. Pouvez-vous nous en parler ?

Le manque d’imams est aujourd’hui notre problème numéro 1. Notre objectif est de former une quinzaine d’imams par an. Cette année, nous dépasserons ce chiffre suite aux évènements de 2015. Nous avons besoin de former des imams ici, et non pas dans tel ou tel pays… Depuis 2012, avec la mosquée et l’Institut français de civilisation musulmane, nous avons lancé la formation d’imams et aumôniers ; plus de 80 ont été formés, la première promotion a d’ailleurs été inaugurée par Manuel Valls […] Un autre objectif est de dépasser les frontières administratives du Rhône, d’aller dans la Loire, dans l’Ain et dans les Savoie. Il y a en France entre 2 500 et 3 000 mosquées, le problème se situe au niveau de la qualité de la formation. L’imam est celui qui dirige la prière, mais peu d’entre eux ont la capacité d’être audibles de nos coreligionnaires. Nous apportons à nos imams une formation républicaine […] Dès 2012, le préfet de l’époque, Jean-François Carenco, nous a suivis, puis l’Université Catholique, puis l’Université Lyon 3. Treize autres universités nous copient en France [...] Les universités ont été longtemps hostiles à la formation de religieux dans leur sein. Il nous a fallu dix ans pour nous faire admettre de l’Université à Lyon. Nous avons créé une formation, un certificat délivré par l’IFCM ainsi qu’un diplôme universitaire délivré par Lyon 3 et l’Université Catholique, qui dispense des cours de français. De sorte que le discours de nos imams est aujourd’hui diffusé en français […] Nous avons mélangé des fonctionnaires d’Etat et des collectivités locales, qui ont travaillé sur ces questions et cela a permis une certaine osmose entre eux et nos imams.

L’Institut sera bientôt dans ces murs. Où en est le projet de construction du nouveau bâtiment ?

Les travaux du futur bâtiment de l’IFCM débutent ce mois-ci, sur le terrain qui jouxte la mosquée du boulevard Pinel. Livraison prévue début 2018 : l’Etat nous a financé, l’actuelDépartement du Rhône nous a envoyés « balader comme des malpropres ». L’ancien Département par la voix de Michel Mercier avait promis de nous soutenir. Le président actuel ne s’est pas senti engagé par les propos de son prédécesseur. C’est dommage car il ne s’agit pas seulement d’un investissement à destination des musulmans, mais pour un rapprochement des cultures, qui permette aux musulmans comme aux non musulmans de mieux connaître cette civilisation, de créer des ponts entre les différentes cultures par la connaissance et le savoir, c’est notre objectif ! L’Etat et le Département ont eu raison de financer le centre culturel juif, chrétien ou arménien, alors je ne vois pas pourquoi le Département actuel refuserait de financer notre IFCM. La Ville et la Métropole ont inscrit le financement dans leur budget, je dois rencontrer le président de la Région bientôt, je ne suis pas pessimiste, M. Wauquiez est intelligent, il a compris l’enjeu de notre projet. La Mosquée de Lyon finance sa part bien sûr. L’enveloppe nécessaire est de 8 M€ au total pour une surface de 3 000m2. Il ne s’agit pas de financer un édifice religieux mais un lieu culturel.

Après les attentats du 13 novembre dernier, la mosquée de L’Arbresle avait été fermée par le préfet parce qu’elle présentait « un risque sérieux d'atteinte à la sécurité et à l'ordre public », puis rouverte en début d’année. Pouvez-vous aujourd’hui donner des garanties de « bonne conduite » pour les lieux de culte musulman dans le Rhône ?

Il y a eu des endroits où la situation était anormale, mais aujourd’hui la majeure partie des lieux de culte jouent parfaitement leur rôle dans la transmission des connaissances. Les imams sont des pères de famille responsables, conscients de l’importance de leur rôle. Je connais très peu de gens pas recommandables. La plupart de ceux-ci ne sortent pas des mosquées mais des prisons, regardez les frères Kouachi et Coulibaly. Et au-delà de l’imam, du lieu de culte, c’est Internet qui est en cause.

Par quel biais pouvez-vous avoir influence sur les jeunes en phase de radicalisation, des familles se confient-elles à vous ?

Notre imam, en poste depuis 10 ans, reçoit entre 60 et 80 appels par jour de familles ou de proches en détresse. Il ne peut plus faire face. Nous allons être obligés de recruter un deuxième imam, la mosquée a un rôle social important, les jeunes, les institutions viennent vers nous. Les assistantes sociales nous envoient des personnes. C’est là où le rôle de l’imam est important dans le dialogue avec les familles, les institutions. D’où l’importance d’avoir des imams formés, compétents. Nous sommes la seule mosquée ouverte du matin au soir, avec une organisation, une administration… Les gens viennent vers nous de bien au-delà de Lyon […]

Ici à la mosquée, on reçoit tous les jours entre 200 et 300 jeunes, des collégiens de 4e et de 3e notamment, issus en majorité des écoles privées catholiques, dans le cadre de leur scolarité. On devrait multiplier les échanges avec les chrétiens, les juifs, les musulmans… L’enseignement du fait religieux à l’école, qui est décrié par les enseignants, pourrait néanmoins favoriser ces rapprochements. Quand on voit que de jeunes musulmans ne veulent pas entendre parler de la Shoah, mieux connaître le judaïsme pourrait être utile…

Lors de la signature de la charte, le préfet Delpuech a rappelé que pour être respecté, l’islam doit être respectueux. Est-ce que vous considérez qu’aujourd’hui, l’Islam de France parle d’une seule voix, celle du respect, de la tolérance et de l’ouverture ?

Nous recherchons le dialogue interreligieux, mais la première question à se poser est : est-ce que les musulmans dialoguent entre eux ? Chiites et sunnites, Marocains et Algériens, Turcs et Arabes…ne se parlent pas ! Il n’y a pas de dialogue entre nous et donc pas de vision commune de la communauté musulmane. Le 29 mai, nous organisons à Lyon, un colloque national, précisément sur le thème du dialogue entre musulmans et interreligieux, se connaître et vivre ensemble. Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, sera présent.

Toujours à propos de cette charte, vous avez évoqué un « engagement moral », de la part de la communauté musulmane mais aussi de la part des services de l’Etat et des collectivités locales qui doivent s’engager à ce que le culte musulman soit « traité à égalité avec les autres cultes ». N’est-ce point le cas ?

J’ai des doutes quand j’entends Jean-François Coppé mettre l’islam au centre de son discours comme un problème majeur. Avec les évènements terroristes, les 99,99 % de Français musulmans qui veulent vivre en paix, souffrent avec la France, sont heureux quand la France gagne, se retrouvent mis en avant, et toute la communauté est dans une situation très délicate. Des jeunes Français, des jeunes Belges, musulmans, ont commis l’irréparable. Il faut que nous fassions le ménage chez nous, d’où cette nécessité de dialogue intra-communautaire. Mais en revanche, il ne faut plus que l’islam soit le parent pauvre de la société française.

« La mouche ne tue pas mais elle fait mal au cœur »

Selon vous, Lyon est-elle toujours cette « ville de tolérance, de dialogue interreligieux » rappelée par le préfet ?

J’ai effectivement le sentiment qu’à Lyon, nous avons un dialogue permanent avec les autorités, des occasions d’échanges et de rencontres. C’est le sens de la démarche « Concorde et Solidarité », née après l’attentat contre la synagogue de la Duchère en 2002, les responsables des principales religions réunis autour du maire de Lyon pour le bien vivre ensemble. Il y a ici un climat que l’on ne retrouve pas ailleurs. Dès les années 70, le cardinal Renard s’était rapproché du maire Louis Pradel pour aider les musulmans à avoir un lieu de culte décent. Il était même prêt à mettre à disposition une église désaffectée ! A notre époque encore, à Lyon, il y a toujours cette longueur d’avance de dialogue entre les communautés et les institutions. Je le constate notamment avec les préfets Carenco et Delpuech.

… Et la société française d’après les attentats, est-elle encore ouverte et tolérante ? N’y-a-t-il pas une tentation de fermeture, de rejet ?

On a souvent peur de ce qu’on ne connaît pas. Certaines personnes, certains partis utilisent cette peur pour en faire leur fonds de commerce. Pour contrer le projet de construction de la Grande Mosquée de Lyon, le Front National avait utilisé le mécontentement des riverains, agitant la menace d’une horde de musulmans envahissant la ville… Si je suis pour l’intelligence des hommes, je suis inquiet de ce que va devenir la France. Au sein de notremosquée, nous recevons des lettres anonymes d’insultes. Chez nous, on dit : « La mouche ne tue pas mais elle fait mal au cœur ».

Dès 1980, vous avez créé, avec Rabah Kheliff et Mohamed Tahar, l’Aclif, Association culturelle lyonnaise islamo française. Vous avez toujours prôné un islam ouvert et intégré dans les valeurs de la République française. Ce combat d’ « homme libre », comme vous a qualifié le père Christian Delorme, trouve-t-il son origine dans votre histoire, vous le fils d’une juive sépharade rejetée par sa communauté parce que mariée à un musulman ?

Un père musulman, une mère juive, une famille chrétienne… Je suis effectivement un homme libre et indépendant, qui s’est fait tout seul et a toujours combattu l’injustice, indigné quand les musulmans lyonnais devaient prier dans des caves. Je pense être à l’origine de la construction de l’islam en France et avoir œuvré pour le rapprochement des peuples et des religions.

Ses dates clés

1943

Naissance le 9 mai à Khenchela dans les Aurès (Algérie), d’un père musulman et d’une mère juive sépharade

1968

Arrivée à Lyon, le 5 décembre 1968. Il travaillera aux HCL, à la Ville puis à la communauté urbaine jusqu’à sa retraite

1969

Crée l’Association d’entraide des musulmans de France

1980

Crée l’Aclif (Association culturelle islamo-française) dont l’objet est de réunir des fonds pour financer la construction de la Grande Mosquée

1994

Nommé recteur de la Grande Mosquée de Lyon

2007

Crée l’Institut français de civilisation musulmane (IFCM)

Grande Mosquée de Lyon : 15 ans de combat

C’est la création de l’Aclif (Association culturelle islamo-française), le 25 avril 1980, qui constitue le véritable point de départ du projet de construction d’un centre culturel polyvalent : une mosquée financée par les musulmans et une partie culturelle qui devait être financée par l’Etat. Un an plus tard, le site du boulevard Pinel est choisi. Dans la foulée, une association de défense des riverains se constitue. Le 13 février 1984, le permis de construire est accordé par le maire de Lyon Francisque Collomb. Permis annulé quelques mois plus tard par le tribunal administratif à la demande de ladite association. Le maire propose un nouveau site, rue de Surville près de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Avec l’arrivée de Michel Noir à la mairie, retour boulevard Pinel et nouveau permis de construire délivré. Le 25 novembre 1989, le Front National rassemble 3 000 personnes contre la Grande Mosquée. Jean-Marie Le Pen dénonce la « capitulation du maire de Lyon » devant « l’intégrisme islamique conquérant ». En février 1991, l’association de riverain est déboutée par le tribunal de grande instance de sa demande d’annulation du bail consenti à l’Aclif. Le 15 juillet 1992, l’association dépose auprès de la Courly la déclaration d’ouverture de chantier. Le premier coup de pioche est donné. Le 30 septembre 1994, la Grande Mosquée de Lyon est inaugurée par Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur et des Cultes, le député-maire de Lyon Michel Noir et l’ambassadeur d’Arabie Saoudite.

L’imam et le recteur

Si l’islam n’a pas de clergé, l’imam est le référent religieux, alors que le recteur est un « laïc » qui gère et dirige la mosquée, il en est le porte-parole. Il recrute les imams qui vont, eux, diriger les prières. Le recteur gère l’administration de la mosquée au quotidien selon les principes fixés en France, régis par la loi de 1905 sur la séparation des religions et de l’Etat, et la loi sur les associations : « La mosquée de Lyon est libre et indépendante des influences de pays étrangers, de tendances salafistes ou autres, insiste Kamel Kabtane, nous pratiquons un islam du juste milieu. Cela ne nous empêche pas de recevoir l’ambassadeur d’Arabie Saoudite, ou d’Algérie lorsqu’ils viennent à Lyon ».

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