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Interview : Jordi Savall, musicien de tous les mondes

Interview : Jordi Savall, musicien de tous les mondes
© : David Ignaszewski

ActualitéGrand témoin Publié le ,

Vos projets artistiques s’articulent souvent autour de programmes interculturels. Pourquoi ?

Dès le début, en 1975 avec le premier album d’Hesperion XX (devenu Hesperion XXI en 2000, ndlr), nous mêlions les musiques de cour des rois catholiques et les chants sépharades. Depuis rien n’a changé, nous continuons à tisser des liens entre les musiques savantes et les musiques d’autres cultures, le plus souvent de tradition orale, injustement oubliées. Même si cette approche est inscrite dans nos gènes, il a fallu attendre 1997, avec la création d’Allia Vox, notre maison de production, pour donner une impulsion à ces projets interculturels.

Pourquoi produisez-vous vous-mêmes vos éditions et enregistrements ?

Jusque là nous devions défendre nos projets face à des organisateurs de concert pas toujours réceptifs. Depuis nous choisissons librement nos programmes dans une démarche qui associe musique et histoire sans nous limiter au Bassin méditerranéen. La commande, en 2000, d’un programme autour des 500 ans de Charles Quint a renforcé ce choix artistique. A ce moment là, j’ai compris que la musique pouvait nous aider à comprendre un moment de notre histoire. Parce qu’elle est une formidable machine à voyager dans le temps et l’espace, parce qu’elle nous fait partager émotions ressenties par ceux qui l’écoutaient à il y a plusieurs siècles, la musique s’apparente à une histoire vivante de l’Humanité. N’est-ce pas une façon merveilleuse de réfléchir sur notre histoire ?

Et quel enseignement en tirez-vous ?

Je suis fasciné par les personnalités, tels Thomas More, Erasme, Cervantès ou Christophe Collomb, qui ont éclairé leurs contemporains et qui peuvent encore illuminer le monde obscur dans lequel nous vivons. A la lecture de ces penseurs et de la destinée de ces grandes personnalités, je constate que l’homme répète toujours les mêmes erreurs. Je suis profondément touché par les drames que traversent la France, mais aussi d’autres pays victimes du fanatisme. Ils reflètent la grande impuissance d’un monde à la dérive, d’un monde où nous ne sommes plus capables de nous exprimer.

Comment expliquez-vous cette dérive ?


Tout ce que nous avons conquis en matière d’amélioration des conditions de vie, des droits civiques et de liberté, nous l’avons obtenu par la lutte. Or aujourd’hui, endormis dans un monde de luxe et d’objets inutiles, nous ne sommes plus capables de lutter. Et quand une civilisation s’endort, sa fin approche. Et d’autant plus vite que ceux qui ont le pouvoir peuvent plus aisément manipuler ceux qui sommeillent. En 2012, lorsque j’ai réalisé le projet Pro Pacem, le monde comptait 30 millions de réfugiés. Cinq ans plus tard, ce chiffre a triplé. Dans l’indifférence. Personne n’a bougé.

A quoi tient cette indifférence ?

A l’impuissance du monde politique face au monde économique. Tant que des industriels gagneront des fortunes dans la production et le commerce des armes, les guerres et les attentats continueront. Lorsqu’on répond à la violence par la violence, nous contribuons à faire progresser cette violence. Erasme disait qu’un problème se résout en l’affrontant. Si nous ne parvenons pas à l’identifier, à en accepter les termes, nous pouvons pas nous réconcilier et donc faire la paix. Beaucoup de conflits naissent de notre refus de reconnaître nos erreurs.

Vous avez un exemple précis pour illustrer votre propos?

Prenez le problème arménien. Tant que les Turcs n’accepterons pas le génocide, les deux peuples ne pourront se réconcilier. On peut citer beaucoup d’autres qui perdurent en raison de notre amnésie. Je me rappelle avoir lu des propos attribués à Hitler, préparant le plan d’extermination des juifs, que ses conseillers interpellaient sur le jugement de l’Histoire. Il leur a répondu « Qui se souvent de l’Arménie ? » L’amnésie est une arme terrible. Et c’est contre elle que je fais de la musique.


Quel regard portez-vous sur la situation politique en Espagne ?

La situation que traverse l’Espagne est symptomatique de celle que vivent d’autres pays européens où les institutions politiques ne sont plus en mesure de gérer les problèmes sociaux, politiques et économiques des gens. Ajoutez à cela la collusion entre le pouvoir politique, prisonnier d’intérêts mondiaux qui le dépassent, et le pouvoir économique, vous obtenez le terreau sur lequel pousse les mouvements populistes.

On vous a entendu sur la « jungle de Calais ». Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

Toute personne qui a le privilège d’avoir une présence publique a le devoir de réagir face à des choses inacceptables. Si la culture ne sert pas à faire prendre conscience, à éveiller les consciences, alors elle ne m’intéresse pas. La musique doit servir à rendre les gens plus vivants, plus heureux. Si l’art ne sert pas à rendre la vie de l’homme meilleure, alors il n’a aucune valeur. L’art pour l’art n’abouti à rien. Parce qu’elle développe la dimension spirituelle de l’homme, la musique doit faire partie de l’éducation et de la vie quotidienne. Elle est un outil formidable pour favoriser le dialogue interculturel.


Comment votre engagement se traduit-il dans vos programmes ?

On pense que notre culture occidentale est supérieure aux autres que nous traitons par l’indifférence. Pour lutter contre ce mépris, j’essaie de redonnez la voix aux oubliés, aux ignorés. Je tourne actuellement un programme articulé autour de l’histoire de l’esclavage. Pendant près de trois siècles, l’Europe a bâti une partie de sa richesse sur l’asservissement de quelque 30 millions d’esclaves africains. Qui s’en souvient ? Qui le reconnaît ? L’amnésie, une fois encore. Pour avoir brisé ce tabou, Martin Luther King l’a payé de sa vie. Pour rafraîchir cette mémoire, j’ai imaginé ce projet fabuleux en donnant la voix aux descendants de ces esclaves, aux musiciens du Mali, de Madagascar, du Brésil, du Mexique ou encore de Colombie.


Cette expérience influence-t-elle votre vision de la musique ?

L’interaction se fait dans les deux sens. Le 1er août je fêterai mes 75 ans. J’ai beaucoup appris de la vie. Et naturellement cet apprentissage change mon regard sur la musique. C’est pourquoi je revisite régulièrement les grands chefs-d’œuvre du répertoire, comme La Résurrection de Haendel, les trois Passions de Jean-Sébastien Bach ou encore l’intégrale des symphonies de Beethoven que je mets en chantier. Mon expérience sur le croisement des cultures influence ma vision de la musique occidentale.

En octobre prochain, vous jouerez à l’Auditorium dans le cadre du festival d’Ambronay. Une vieille histoire d’amour...

Et comme dans tous les couples, il y a eu des hauts et des bas. Mes débuts coïncident avec les premiers pas d’Ambronay en direction de la musique baroque, les deux messes de Cereols, les Vêpres à la Vierge de Monteverdi. Le festival a contribué au démarrage de la Capella Reial de Catalunya. J’ai dirigé la première Académie européenne baroque. Puis nos liens se sont distendus lorsque le festival a décidé de confier la direction de cette Académie à un chef différent chaque année. Nos chemins ont encore divergé, lorsque Ambronay a créé son propre label discographique, avant de converger à nouveau. C’est toujours un bonheur de venir diriger à Ambronay, même si cette année, le concert se déroulera à l’Auditorium où je vais jouer pour la première fois.

A Lyon, vous invitez des artistes de plusieurs pays à suivre « Ibn Batutta voyageur de l’Islam ». Comment travaillez-vous avec eux ?

Ce programme fait suite à une première partie que j’ai tournée dans les Emirats arabes, à la Cité de la Musique et dans plusieurs festivals. Cette fois-ci nous suivrons cet écrivain marocain dans les premières étapes de son voyage vers la Chine. Pendant une trentaine d’années, Ibn Batutta a sillonné le monde d’Ouest en Est, et laissé des écrits trois fois plus importants que ceux de Marco Polo. Ses textes nous parlent du monde au XIVè siècle. Pour l’illustrer, j’ai invité les musiciens des pays qu’il a traversés. Ils viennent du Maroc, de la Grèce, de Turquie, de Syrie et même de Madagascar. Ils m’ont proposé des musiques, j’ai choisi celles qui m’intéressent. A cela, j’ai jouté des pièces écrites et puis nous avons élaboré en commun le programme.

Trouvez-vous encore du temps pour vous reposer ?

Mais je ne travaille jamais. Pour moi, faire de la musique n’est pas travailler. Il y a deux idées qui m’ont toujours guidé. La première, je la dois à Mark Twain qui disait qu’il y a deux moments importants dans la vie d’un homme, le jour de sa naissance et le jour où il découvre pourquoi il est né. La deuxième m’a été inspirée par Gandhi : vivre chaque jour comme si c’était le dernier jour de ma vie et travailler comme si j’allais vivre mille ans.

Les dates clés

2014
Pour marquer son désaccord avec la politique espagnole, il refuse le Prix national de musique

2002
Victoire de la Musique pour l’ensemble de son œuvre

1997
Création de sa maison d’édition Allia Vox

1991
Collaboration avec le cinéaste Alain Corneau pour Tous les matins du monde

1941
Naissance à Igualada, en Catalogne (Espagne)

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