AccueilVie juridiqueJacques Dallest, procureur de Grenoble : "Ce qui fait un cold case, c'est quand il y a des ratés dès le début"
Entretien de l'été

Jacques Dallest, procureur de Grenoble : "Ce qui fait un cold case, c'est quand il y a des ratés dès le début"

Jacques Dallest, c'est LE magistrat de toutes les affaires sensibles de ces dernières décennies. Du préfet Erignac à l'affaire Maelys, de l’affaire Guérini à l'effondrement du chapiteau avant un concert de Madonna... il est aussi un expert dans les cold case. Jacques Dallest a fait valoir ses droits à la retraite le 1er juillet après 5 ans comme procureur général près la cour d’appel de Grenoble . L’occasion de sortir de sa réserve. Entretien.
Jacques Dallest, procureur de Grenoble : "Ce qui fait un cold case, c'est quand il y a des ratés dès le début"
© Thomas Richardson

Vie juridique Publié le ,

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du droit et en particulier du droit pénal ?

Je ne suis pas d’une famille de juristes, mais plutôt du monde médical. Je me suis lancé dans le droit après le bac. Je pensais à des concours administratifs, l’idée de la sécurité de l’emploi... Je me suis retrouvé à la fac de droit de Lyon et je faisais Sciences Po Lyon en même temps.

Je me suis retrouvé, par hasard, au ministère de la Justice à Paris. Il y a beaucoup de magistrats détachés dans ce ministère et un certain nombre d’entre eux nous faisaient comprendre qu’on n’était pas dans la caste. J’ai donc passé un concours interne de la magistrature et je me suis retrouvé à l’école de la magistrature à Bordeaux, avant un stage d’élève magistrat, chez moi, au tribunal d’Annecy.

Je voulais absolument être juge d’instruction, pour son côté enquête. Je suis allé à Rodez, puis je suis parti à Lyon où je me suis frotté au grand banditisme, trafics de drogue, homicides. Au total, j’ai fait dix ans comme juge d’instruction.

Pourquoi avoir voulu changer pour devenir procureur de la République ?

En tant que juge d'instruction, vous êtes un peu en vase clos. Le parquet est plus ouvert sur la société et en relation avec les services d’enquête. Le juge d’instruction n’intervient que quand il est saisi de certaines affaires. Le procureur, lui, voit tout.

Au bout de dix ans, j’ai coché des postes de procureur de la République. Je me suis retrouvé à Roanne où je suis resté trois ans. À l’époque, on avait jugé un commando anti-avortement : des intégristes qui s’enchaînaient devant des cliniques avec des cadenas. Je me souviens que Roselyne Bachelot était intervenue comme témoin.

Après Roanne, vous êtes parti en Corse…

On était trois candidats pour aller à Ajaccio. Ça ne se bousculait pas... C’est là que j’ai connu l’assassinat du préfet Erignac et l’affaire des Paillotes : un préfet assassiné et un préfet incarcéré.

Où étiez-vous au moment de l'assassinat du préfet Erignac ?

J’étais chez moi. À 21 h, un collègue m’appelle en me disant que le préfet de police a été abattu. Quand j’arrive sur place, on me dit que c’est en fait le préfet de région. Je me suis dit que ça allait être chaud durant les semaines suivantes. On n’avait pas tué un représentant de l’État depuis la guerre...

Ensuite, il y a eu l'arrivée du préfet Bonnet, un pur et dur. Il voulait que tout change. Il a basculé dans un enfermement mental au point d’arriver à faire mettre le feu à des paillottes, un an après.

Quand on m’a rendu compte de l’affaire, j’étais en vacances à Annecy. On m’a informé qu’un gendarme avait eu le visage brûlé lors d’une opération sur une plage. On a creusé, tombant de surprise en surprise, jusqu’à la mise en cause du commandant de la région de gendarmerie, le patron des gendarmes de toute la Corse, le directeur de cabinet du préfet, et le préfet lui-même.

C’est vous qui avez demandé à partir de Corse ?

Oui parce que cinq ans, c’était beaucoup. Lors de mon dernier jour, François Santoni, un leader nationaliste, avait été tué à une fête de mariage. Il s'était pris un tir de fusil d’assaut. Le matin j’étais dans le sud de la Corse et l’après-midi je prenais l’avion... J’aspirais à un peu de tranquillité et je suis parti à Bourg-en-Bresse. J’y suis resté trois ans. C’est après mon départ qu’il y a eu l’affaire du petit Valentin.

"La justice est déjà un spectacle"

Après la Corse vous avez été promu avocat général à Bordeaux. Et au bout de quatre ans vous avez souhaité redevenir procureur de la République, pourquoi ?

Lorsqu'on est avocat général, on n’est plus sur le terrain. J’aspirais à retrouver un poste de procureur de la République. J’ai postulé à Marseille où je suis resté cinq ans. Ce qui m’a marqué ce sont les règlements de compte. J’allais très souvent sur les scènes de crime dans les quartiers Nord sur des victimes rafalés à la kalashnikov. J’ai eu des affaires de toutes sortes : l’affaire Guérini, l’affaire PIP sur les implants mammaires frauduleux… Le grand banditisme a sévi jusque dans les années 2000. Depuis, ce sont surtout des affrontements de jeunes de cités.

Après Marseille, vous êtes arrivé à Chambéry, puis Grenoble en 2016. Et vous avez toujours enseigné, avec un thème qui revient souvent : les médias et la justice. Quelle est votre position sur le sujet ?

J’ai toujours considéré que la communication était nécessaire. On devrait même s’améliorer. On doit montrer comment fonctionne la justice. Les procès vont être filmés, je trouve cela très bien. Je pense qu’il faut même aller plus loin et les diffuser en direct.

À ceux qui craignent la justice spectacle, je réponds que la justice est déjà un spectacle. Lors du procès Lelandais, il y a des tas de gens qui venaient comme spectateurs. Autant qu’on utilise l’image pour faire connaître au grand public la justice. Grand public qui, un jour peut être, sera tiré au sort comme juré. Je considère qu’on ne peut plus être procureur aujourd’hui si on ne communique pas.

Vous avez présidé un groupe de travail sur les cold cases qui a été suivi d’effets…

Oui, un an après le dépôt du rapport, le pôle de Nanterre a été créé. C’est rare d’aller aussi vite ! On avait proposé une vingtaine de préconisations dont la constitution de plusieurs pôles. Le Garde des Sceaux a tranché pour la création d’un seul, peutêtre qu’un jour il y en aura d’autres... Pourquoi pas un pôle à Grenoble pour couvrir toute la grande région sud-est ? Si on veut traiter les crimes non-élucidés, il faut des gens à plein temps qui travaillent là-dessus. À Grenoble, on a envoyé une dizaine d’affaires au pôle de Nanterre, dont les disparus de l’Isère.

Où en est votre ouvrage sur les cold cases ?

Il est chez mon éditeur. J’ai voulu faire quelque chose à la fois grand public et pour les professionnels. J’ai l’impression que l’éditeur veut quelque chose plus grand public. J’aimerais que le livre sorte en fin d’année ou début d’année prochaine.

Je parle des cold cases à travers pleins d’exemples que j’ai vécus. J’ai un chapitre sur l’affaire Maëlys qui aurait pu devenir un cold case. Ce qui fait qu’une affaire devient un cold case, c’est quand il y a des ratés au début, un manque de chance.

Face à une disparition, on n’est jamais certains de la nature criminelle, car on n’a pas de corps.

Psychologiquement, toutes ces affaires n’ont-elles pas eu un impact sur vous ?

Sans doute. Le plus difficile, c’était d’être procureur parce que vous allez sur les lieux de l’évènement. Vous voyez les corps massacrés, désarticulés, brûlés. C’est le plus choquant. Procureur, c’est un travail collectif. J’ai rencontré des enquêteurs, des experts, des médecins légistes.

Juge d’instruction, c’est un travail solitaire où vous essayez de faire avouer la vérité à quelqu’un. Le procès, c’est le côté théâtral. Ce n’est généralement pas pendant le procès que l’auteur va reconnaître les faits. Souvent, le meurtrier n’est pas fichu de reconnaître ni de dire les raisons de son acte. Les familles ressortent frustrées.

Soit, le type dit "je ne voulais pas tuer, soit il dit je ne sais pas pourquoi". Nordal Lelandais, il n’y a que lui qui sait comment il a tué sa victime. Il disait : "Je lui ai donné des coups mais je ne voulais pas la tuer". Quand vous donnez des grands coups dans le visage d’une fillette, c’est plus que des violences, c’est une intention meurtrière.

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