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Isabelle Bertolotti : « Une nouvelle économie à trouver pour la Biennale »

le - - Grand témoin

Isabelle  Bertolotti : « Une nouvelle économie  à trouver pour  la Biennale »

Isabelle Bertolotti est directrice du MAC depuis 2018, suite au départ en retraite de Thierry Raspail. Fine connaisseuse de la maison, elle l'assistait depuis 1995 au sein du musée et s'est notamment chargée de la mise en place de Rendez-vous, un événement fêtant la jeune création régionale et internationale tous les deux ans à l'occasion de la Biennale d'art contemporain dont la prochaine édition débutera le 18 septembre prochain. Dans cette perspective, elle souhaite encore mieux ancrer cette manifestation, devenue une référence mondiale, dans le territoire tout en réfléchissant à un nouveau modèle économique avec un budget (10 M€) en stagnation.

Quel regard portez-vous sur les huit mois écoulés depuis votre nomination ?

Je vois cela comme un gros, gros tourbillon. Une activité débordante puisqu'il a fallu dans un temps très court, préparer la programmation, à la fois du musée et de la Biennale. Avec des enjeux importants, notamment le changement de commissariat en cours de route, le départ de Jean de Loisy du Palais de Tokyo nommé à la direction de l'École nationale des beaux-arts de Paris et la reprise par l'équipe de curateurs, qui ont été formidables, il faut le souligner. Et aussi cet immense bâtiment que nous avons récupéré pour la Biennale, les anciennes usines Fagor, qui proposent un espace gigantesque. C'est un énorme challenge pour l'équipe de la Biennale mais aussi pour l'équipe de curateurs qui disposent de 29 000 m2 de plain-pied, sans aucun mur, ni eau, ni électricité, ni chauffage, pour l'instant. C'est un défi technique mais ça donne une grande liberté avec une contrainte, cette absence de murs. Les conditions de conservation ont également une incidence sur le choix des œuvres. Ça contraint les commissaires tout en leur donnant une vraie liberté. Tout est très excitant, au sens anglais du terme... ça veut aussi dire des coûts qui ne sont plus les mêmes, avec des budgets qui restent les mêmes, une équipe qui fait preuve de militantisme et une nouvelle économie à trouver.

C'est-à-dire ?

Comment arriver à construire un projet qui a décuplé avec un budget constant ? Il faut faire preuve de créativité, tisser des liens avec le secteur économique, le secteur associatif, le secteur collaboratif. Ça nous oblige à repenser nos façons de travailler d'autant que nous avons cette volonté de nous impliquer sur le territoire, que la manifestation ne soit plus un espace clos mais, au contraire, qu'elle soit ouverte au territoire. C'est quelque chose auquel je tiens particulièrement impliquer tout le monde, les acteurs bien sûr, mais aussi les habitants, les entreprises. En effet, pour cette édition, nous avons souhaité produire presque 80 % des œuvres en local et en circuit court. Quand je dis local, c'est à l'échelle régionale. Je pense qu'en nous ancrant réellement sur le territoire, nous sommes plus forts et nous avons des possibilités de développement à l'international plus importantes. Nous avons des atouts réels, autant les utiliser. Parce que nous avons des savoir-faire, des artisans, des entreprises, des centres de formation.

Pourquoi avez-vous à cœur que cela se diffuse sur le territoire ?

Pendant des années, on a dit l'art c'est la vie, mais ça restait tout de même dans un espace clos. Nous nous intéressons vraiment à la jeune création depuis 2000 et que 20 ans après, une scène commence à se mettre en place. Ce que j'aimerais voir se développer, c'est une « vraie scène » et un marché, peut-être. Parce qu'actuellement, il n'y a pas beaucoup de galeries, donc pas vraiment de marché.

Comment s'articule le pôle-musée ?

Il est en train de se construire. C'est une idée que Sylvie Ramond (la directrice du Musée des beaux arts de Lyon et du pôle musée) a proposée il y a quelques années et qui a été mise en place l'année dernière, à partir d'une étude qu'elle a faite avec l'aide d'une consultante, sur différents musées dans différents pays, leur façon de travailler et de procéder. Le projet est d'avoir une visibilité accrue à l'international et en local, notamment par la mutualisation d'outils et des connaissances. Concrètement, nous venons de réactualiser les salles XXe du Musée des beaux arts, nous accrochons des œuvres des collections du MAC Lyon et ça induit une réflexion sur comment un musée des beaux-arts voit le XXe siècle, comment un musée d'art contemporain le voit lui aussi, la confrontation des deux points de vue est fort enrichissante pour les deux parties. Cela induit un va-et-vient des personnes, des services, des idées qui remettent en question plein de choses, un échange de bons procédés tout en gardant chacun son autonomie. Tout en permettant d'offrir au public un spectre plus large.

Pourquoi soutenez-vous si ardemment la jeune création ?

Parce que je pense que ça manque à Lyon, contrairement à d'autres villes, Berlin, Bruxelles, Marseille même qui offrent des possibilités à la jeune création, parce que l'immobilier est très cher à Lyon. Comme c'est cher, toutes les friches ont été détruites au profit de promoteurs immobiliers et c'est très compliqué pour un artiste de trouver un atelier dans l'agglomération. Il nous faudrait stabiliser une scène, c'est-à-dire faire en sorte que les artistes restent à Lyon, que d'autres viennent de l'étranger, parce que je crois au mélange d'idées, au bouillonnement. À Lyon il y a quelques lieux mais c'est très peu, ça ne produit pas une effervescence permanente. À Décines, nous mettons à disposition 40 ateliers d'artistes, le propriétaire nous cède l'espace à titre gratuit, nous n'avons qu'à payer les charges, mais étant à proximité du Groupama Stadium, dans un an, nous ne l'avons plus. Donc il y aura bientôt 40 artistes « à la rue », nous cherchons des locaux mais c'est très compliqué. Il y a des collectionneurs à Lyon, mais nous ne les connaissons pas, ou peu. Tout cela participe d'une dynamique qui fait que c'est possible alors qu'avant on considérait qu'à Lyon c'était impossible. Maintenant il y a des choses à construire, au fur et à mesure, sur la durée, en fonction des personnes. Je suis en effet persuadée que tout est question de personnes, ou du moins de volonté personnelle. Il y a également une demande du public. Le travail réalisé auprès du jeune public au cours des 10 dernières années par les services de médiation commence à réellement porter ses fruits. Ce sont même des jeunes venus au musée plus jeunes qui viennent nous solliciter parfois.

Quel duo formez-vous avec Mathieu Lelièvre ?

J'avais déjà travaillé avec lui à plusieurs reprises, je le connais bien. Ce que j'apprécie chez lui c'est sa très grande curiosité et sa grande bienveillance. C'est un esprit critique positif, il a une capacité d'émerveillement tout à fait caractéristique. Il est passionné et il va chercher ce qui est décalé. J'aime beaucoup cet investissement personnel, ce côté tête chercheuse. Moi je suis davantage dans le développement du projet général. Il a également des cercles de connaissances que je n'ai pas, des réseaux sociaux, des réseaux tout court. Le fait qu'il soit conseiller et non partie prenante de la structure lui offre une liberté qui nous est utile et lui permet de continuer ses activités, en tant que commissaire d'autres expositions, parce que nous bénéficions de toutes ses connections.

Quelle place occupe la Biennale d'art contemporain de Lyon dans le monde de l'art aujourd'hui ? Quelle place voudriez-vous qu'elle occupe demain ?

Il y a eu la Biennale de Paris jusqu'à la fin des années 80 puis elle est devenue la Biennale de Lyon. Elle est reconnue comme telle par l'État qui la finance mais il y a d'autres formes de biennales en France. Nous sommes la plus ancienne des biennales d'art contemporain et à l'étranger, elle est considérée comme la Biennale française. Malgré tout, je nous trouve faible en réception d'étrangers, il faut à présent nous positionner parmi les cinq premières. Il nous faut travailler nos points dort, notamment ce nouvel emplacement qui s'avère un outil fabuleux. Nous avons l'expérience, et si nous avons cet appui en local dont je parlais tout à l'heure, nous serons plus forts, plus visibles à l'international. Il faut que la présence physique soit plus importante. Par exemple, quand le visiteur va à Cassel pendant la Documenta, à Venise pendant la Biennale, toute la ville est pavoisée. Si nous arrivons à impliquer tous les acteurs, de l'art contemporain, mais pas seulement, nous aurons une visibilité dans toute la ville, avec des porteurs de parole partout. Pour l'instant, j'ai l'impression, il faudrait le vérifier par une étude, que les visiteurs de la Biennale viennent pour un temps court, un ou deux jours. Or, Lyon est la deuxième destination week-end. Peut-être faudrait il repenser les circuits pour allonger légèrement les séjours ? Je reviens à mon idée d'aller un peu partout dans la ville. J'avais beaucoup aimé l'exemple du Partage des eaux, en Ardèche, un ensemble d'oeuvres réparties sur 20 km. Ils ont impliqué les guides de montagne, les restaurateurs, les chauffeurs de bus en leur dispensant des formations et maintenant ceux-ci sont les vecteurs de ce projet. Une manifestation de ce type est partie prenante de l'économie, de l'urbanisme, des flux.

Vous évoquez l'économie, comment s'articulent les projets économiques de la Biennale et du musée ?

Ce sont deux choses différentes. La biennale a son propre budget qui est, pour cette édition, de 10 M€, tout compris, financé en grande partie par l'État, la Région, la Métropole et la Ville et par le mécénat. Cette année, la nouveauté c'est un mécénat en nature et en compétences, en sus du mécénat pécuniaire. Par le projet lui-même de production en local et en circuit court. Le musée est, lui, une régie directe de la ville de Lyon, en fait, un service de la ville de Lyon, avec un budget dédié. Sur beaucoup d'opérations, nous obtenons des subventions spécifiques en fonction des opérations. Comme avec l'Institut français pour la saison Afrique l'année prochaine. Nous avons du mécénat, parfois en nature, parfois en financement comme lors de l'exposition de Bernard Venet. Pour que ce soit plus souple, nous avons souhaité créer un cercle sur le modèle du Cercle Poussin au Musée des beaux-arts, qui a d'ailleurs été monté avec les mêmes personnes, le cercle 21, hébergé à la fondation Bullukian qui regroupe des mécènes qui ont envie de soutenir l'art contemporain. Les fondateurs s'engagent pour trois ans. Ce cercle va nous permettre de monter des projets spécifiques, des résidences d'artistes, des expositions, des publications de catalogues, qu'on ne pourrait financer sans cet apport. Cela permet aussi aux mécènes de rencontrer les artistes.

D'acheter leur œuvres aussi ?

Exactement, qu'ils les achètent et ensuite les donnent au musée. J'ai été surprise de la philanthropie de certains d'entre eux, qui veulent acheter pour le musée. Maxwell Alexandre (artiste brésilien actuellement exposé au MAC) fait carton plein alors que ce n'est pas du tout un artiste « bankable ». Ils sont respectueux du projet global.

Comment se construit la politique d'acquisition du MAC ?

Notre gros souci, c'est que nous n'avons pas d'espace pour montrer notre collection. Comme je le disais tout à l'heure, les locaux manquent... d'autant que nous venons d'apprendre que le musée va être fermé pendant 7 mois pour effectuer des travaux de désenfumage à partir de janvier. On aurait dû montrer Delphine Balley, une artiste photographe habitant dans la Drôme, en janvier. Compte-tenu des circonstances, ce projet est reporté en 2021, comme d'autres. Néanmoins nous allons rebondir avec des projets innovants, parce qu'il n'est pas question que le musée soit inactif pendant 7 mois.

Ses dates clés

2018

Nomination à la direction du Musée d'art contemporain et de la Biennale du même nom

2002

Création de Rendez-vous

1995

Responsable des expositions au Musée d'art contemporain de Lyon




Gallia VALETTE-PILENKO
Journaliste

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