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Francis Thomine : « Nous avons choisi la voie du capitalisme social »

le - - Grand témoin

Francis  Thomine : « Nous avons choisi la voie du capitalisme social »

Francis Thomine n'a pas fait l'ENA, HEC, Polytechnique ou les grandes écoles d'actuariat. Ce parcours anticonformiste l'amuse et il n'hésite pas à se décrire comme « un accident ». D'autant plus que c'est par hasard qu'il est arrivé dans le milieu de l'assurance, après avoir découvert son appétence pour le commerce. Depuis six ans à la direction générale de Groupama Rhône-Alpes Auvergne, l'homme reste un fervent défenseur du modèle mutualiste et trouve que le métier d'assureur est un beau métier car il place au cœur de la vie des gens. Grand amateur de sport, en particulier de football où il aurait pu faire carrière, Francis Thomine a réussi le naming du Groupama Stadium. Une opération qui a participé à transformer l'image de l'entreprise, longtemps très liée aux agriculteurs. Toujours leader dans le monde agricole, Groupama Rhône-Alpes Auvergne subit de plein fouet la dégradation des risques climatiques et a encore accompagné au plus près les viticulteurs et arboriculteurs récemment victimes de la grêle.

Plusieurs départements que vous couvrez ont été fortement impactés par la grêle ces dernières semaines. Quelle analyse faites-vous de la situation ?

Notre région connaît la plus forte dégradation en matière climatique. Ce constat s'appuie sur les chiffres et les statistiques des météorologues et des assureurs. Nous sommes la caisse régionale la plus concernée par les tempêtes. ça peut surprendre car on pense davantage à l'Atlantique ou à la Méditerranée pour les tempêtes. Mais sur les 10 dernières années, en cumul, nous sommes bien la région qui compte les sinistres les plus importants en tempête. Concernant les catastrophes naturelles, la région, après avoir longtemps été épargnée, figure aujourd'hui parmi les territoires les plus touchés. Fin 2018, il y a eu une sécheresse automnale avec de forts dégâts sur les bâtiments publics et privés, notamment des fissures, liés à l'asséchement des nappes souterraines et aux terrains argileux. Troisième phénomène, spécifique à notre métier et davantage encore à la marque Groupama, la multirisque climatique agricole. Nous sommes le premier assureur en multirisque agricole, très largement devant les autres assureurs. Et nous sommes la caisse régionale la plus touchée par l'évolution de la sinistralité en multirisque climatique agricole.

Quelles sont les répercussions pour Groupama Rhône-Alpes ?

La fréquence et l'intensité des événements climatiques sont de plus en plus importantes. L'impact sur les comptes de l'entreprise est conséquent. D'autant plus que nous sommes plus développés dans le monde rural et le périurbain que dans les villes. Or, les phénomènes climatiques causent généralement des dégâts plus forts à la campagne qu'en ville. Donc ça fait beaucoup de handicaps. La question climatique est véritablement une problématique majeure. De fait, nous sommes attentifs à l'environnement et au développement durable.

Et quelles répercussions pour vos clients ?

Le mutualisme fait notre force car nous avons sur le terrain des représentants des sociétaires avec 6 000 élus et des collaborateurs dans nos 320 agences sur nos 12 départements. Nous sommes l'assureur le mieux implanté dans les territoires. Nous avons cet atout de la proximité. Quand un événement climatique se produit, nous sommes sur le terrain auprès des clients. Cette présence physique est fondamentale et constitue un élément majeur de différenciation. Ne nous mentons pas, d'un assureur à l'autre, les produits sont assez similaires. C'est donc l'humain qui va faire la différence.

Est-ce que la situation pourrait faire bouger les acteurs de l'assurance ?

Il y a des enjeux majeurs pour les années à venir car un agriculteur qui n'est pas protégé contre le risque climatique est un agriculteur exposé à la perte de son exploitation. Ce métier demande beaucoup d'investissements avec les normes sanitaires et les contraintes réglementaires. Forcément, les agriculteurs font des choix et renoncent à se couvrir face à un risque aléatoire qui devient aujourd'hui « un risque certain ». Comment alors protéger tous les agriculteurs à des tarifs qui ne plombent pas leur trésorerie ? Là ça devient un problème politique, pas seulement national mais européen avec l'évolution de la PAC demain. En France, certaines filières veulent une assurance obligatoire, d'autres estiment que chacun doit avoir une liberté de choix. ça fait des années qu'il est question d'une assurance obligatoire, mais personne n'arrive à se mettre d'accord. Côté Groupama, nous essayons d'avoir des lobbyings français et européens pour constituer un pool d'assureurs pour mutualiser le risque et répartir la charge. De fait, les économies d'échelle permettraient de baisser les tarifs.

Que pèse la répétition de ces phénomènes sur vos activités ?

Evidemment, nous faisons notre métier d'assureur en payant ce que nous avons à payer ; et évidement ça va peser sur nos comptes, mais nous sommes là pour ça. Nous nous adaptons en disant « Il faut revoir les tarifs ». Dans un contexte où il y a les gilets jaunes et la question du pouvoir d'achat, nous devons gérer la quadrature du cercle. Le métier d'assureur repose sur la patte technique et la patte financière. La patte technique, c'est j'encaisse des primes, je paye des sinistres, j'ai des coûts de gestion et j'ai un coût de réassurance. Et puis vous avez des actifs financiers que vous faites travailler pour gérer vos risques. Jusqu'à ces dernières années, ces actifs financiers avait une rentabilité a minima de 6-7 %. Aujourd'hui, cette rentabilité financière est très faible. Si vous voulez dégager des profits pour pouvoir réinvestir par ailleurs, comme toute la patte financière va diminuer très fortement et rapidement, il va falloir muscler la patte technique. Le risque potentiel c'est d'augmenter les tarifs, mais c'est très compliqué dans un contexte où les ménages sont très vigilants sur les prix.

A tout cela s'ajoute les évolutions réglementaires ?

Le reste à charge zéro, c'est une belle opération de communication et de marketing du gouvernement. Mais qui paye ? Le reste à charge zéro revient aux complémentaires et dire que les assureurs sont riches et qu'ils peuvent payer, c'est un peu simple et rapide. Nous sommes dans un modèle où il ne faut pas augmenter les prix, où il faut faire de la marge technique, où il faut gérer le climatique et le réglementaire, ça devient difficile.

Si vous êtes leader auprès des agriculteurs, vous vous développez fortement auprès d'autres clientèles ?

Nous avions une image d'assureur agricole, mais ce marché, sur lequel notre taux de pénétration est de 70 %, se réduit en raison de la baisse du nombre d'exploitations. Nous nous sommes donc ouverts au marché du particulier et du retraité avec un taux de pénétration de 12 %. Nous avons aussi un vrai savoir-faire sur la gestion des risques, y compris des risques professionnels. Comme l'artisanat et le commerce se sont plutôt bien développés ces 20 dernières années, nous avons ciblé ces marchés pour croître. Les artisans, commerçants et producteurs de biens et de services sont des relais de croissance. Le modèle du mutualisme correspond aux attentes de ces professionnels. Pour le monde des entreprises de plus de 20 salariés, nous avons une capacité à couvrir un nombre de risques important, du risque dommage aux risques de la personne, à l'épargne salariale et individuelle et à la banque. Nous avons une offre de service complète et de proximité. Au-delà des valeurs mutualistes, nous avons à proposer un service de gestion de risques sur tous les marchés et tous les métiers. Notre image agricole a changé, notamment grâce au Groupama Stadium. Nous nous sommes donné les armes pour montrer que nous ne sommes pas uniquement un assureur agricole, nous revendiquons aussi la capacité à servir d'autres marchés.

Les valeurs mutualistes amènent Groupama Rhône-Alpes Auvergne à s'impliquer dans la société ?

Une société ne peut pas vivre sans passion, sans culture et sans association. Sans passion, je fais référence principalement au sport. Je suis persuadé que le sport est un vecteur de « régulation » car il permet aux jeunes de trouver un équilibre et d'être entourés d'éducateurs pour apprendre le respect de l'autre. Le sport permet aussi de se retrouver autour d'une équipe et d'une passion. Dans les départements, nous nous associons aux clubs sportifs phares : l'OL, le LOU, l'Asvel, l'ASM, Chambéry Savoie Mont-Blanc Handball, mais nous participons aussi pleinement à l'activité des petits clubs. La culture et le patrimoine sont un vecteur de lien social et de préservation de notre histoire. Nous sommes le premier grand mécène privé des Nuits de Fourvière, mais nous pouvons aussi accompagner Sainte-Foy-les-Lyon dans un projet d'exposition. Enfin, les associations redonnent du sens dans une société qui s'est beaucoup individualisée. Il faut aider ceux qui réactivent les associations. Notre budget pour ces partenariats est de 1 % du chiffre d'affaires, soit 10 M€. J'ai l'immense avantage de ne pas avoir à regarder mon cours de Bourse toutes les 5 minutes car je n'ai pas de dividendes à verser à des actionnaires. Le débat n'est pas de gagner de l'argent ou pas, mais de savoir ce qu'on fait de ces profits ? Je dénonce le capitalisme sauvage avec un modèle de spéculation pour prôner le capitalisme social.

Le naming du Groupama Stadium sera-t-il renouvelé ?

Jean-Michel Aulas a fait des déclarations dans la presse évoquant l'intérêt d'interlocuteurs internationaux. L'OL est une vraie réussite industrielle. Business is business et Jean-Michel Aulas défend l'intérêt de son institution. Si l'intérêt de son institution est de tripler ou quadrupler le revenu de son naming, il va me demander si je suis ou pas. Moi je connais ma limite et je ne la dépasserai pas car ça ne serait ni raisonnable ni responsable. Si je peux continuer cette aventure tant mieux. La tacite reconduction peut nous emmener très loin…




Severine RENARD
Journaliste

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