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Rencontre : Entreprendre au delà des origines

En juillet 2015, un rapport présenté conjointement par l'OCDE et par l'UE révélait que les enfants d'immigrés rencontrent des difficultés pour trouver du travail et avoir le même écho que de jeunes Français, après de leurs interlocuteurs lorsqu'ils veulent créer leur entreprise. A l'occasion de l'édition 2016 du Salon des Entrepreneurs, le Tout Lyon Affiches donne la parole à quelques-uns de ces créateurs d'entreprise, étrangers ou issus de l'immigration.
Rencontre : Entreprendre au delà des origines
© Celine Vauthey

Economie Publié le ,

En juillet 2015, un rapport présenté conjointement par l'OCDE et par l'UE révélait que les enfants d'immigrés rencontrent des difficultés pour trouver du travail et avoir le même écho que de jeunes Français, après de leurs interlocuteurs lorsqu'ils veulent créer leur entreprise. A l'occasion de l'édition 2016 du Salon des Entrepreneurs, le Tout Lyon Affiches donne la parole à quelques-uns de ces créateurs d'entreprise, étrangers ou issus de l'immigration.

Autour de la table, Carole Tawema, originaire du Bénin et créatrice en 2010 de la société Karethic ; Catherine Ekwalla Mbango, gérante de la société Wumane, née au Cameroun et arrivée en France il y a moins de 10 ans après des études en Allemagne ; Halim Amira et Al Mansour Diallo, créateurs de Naveco en 2012, respectivement originaires d'Algérie et du Niger ; German Bruno, argentin arrivé en France à 23 ans et fondateur de la société Crowdybox en 2015 ; Mehmet Guner, Turc d'origine, à la tête depuis 2006 de l'entreprise LFC (La Française de Construction) ; Naim Znaiem, franco tunisien arrivé en France en 1991, à la tête de Syner G.

Avez-vous rencontré des problématiques de financement ?

Catherine Ekwalla Mbango

Pour ma part la réponse est non, car jusqu'ici je me suis auto financée. Mais je vais avoir besoin de lever des fonds pour accélérer le développement de mon entreprise et c'est peut-être à ce moment là que je vais me heurter à un problème.

Carole Tawema

J'ai levé 300 K€ en novembre 2015 auprès d'un institutionnel, spécialiste des projets à impact social et environnemental. Mais cela a été très compliqué et j'ai eu beaucoup de chances me semble-t-il.

Naim Znaiem

Je crois que la question du financement pour un jeune entrepreneur est un peu la même pour tout le monde, quelles que soient ses origines. Mais il y a des solutions et il faut toutes les faire jouer. Personnellement, pour démarrer j'ai fait appel à ma banque bien entendu, mais aussi au Réseau Entreprendre et à Total Développement, qui m'ont permis de lever 250 000 €. D'où que l'on vienne, je crois qu'il faut multiplier les partenaires pour monter son financement.

Al Mansour Diallo

Comme nous sommes issus du milieu bancaire, Halim et moi, nous savions par avance que la question du financement serait très complexe. Il faut de la chance et savoir créer un bon relationnel avec son banquier. Nous en avons eu. Un banquier a bien voulu nous suivre au départ. Maintenant nous devons trouver d'autres partenaires financiers, car nous souhaitons lever 300 000 €.

Carole Tawema

Les banques ne prennent pas de risques en investissement dans des projets à la naissance. Elles arrivent au moment où l'entreprise est en croissance.

Comme le dit Naim Znaiem, tout cela n'aurait rien à voir avec une problématique ethnique ?

Carole Tawema

Non, en effet, mais les difficultés sont néanmoins encore plus lourdes quand on a des origines étrangères.

German Bruno

Malgré tout, la problématique va au-delà des origines du créateur. Le véritable problème, c'est celui de l'accueil qui est réservé aux entrepreneurs en France. La vision de la prise de risque est très différente en France de ce qu'elle est dans les autres pays. La culture n'est pas à l'entrepreneuriat.

Naim Znaiem

Evitons de simplifier les choses. Il y a quand même des banques en France qui ont une attitude plus favorable à l'égard des entrepreneurs.

Carole Tawema

Soyons clair, rien ne nous permet en effet d'affirmer, preuves à l'appui, que ce sont nos origines ethniques qui nous amènent à être repoussés par les financeurs potentiels.

Ne pas être français a-t-il rendu votre parcours plus compliqué ? Les réseaux de vos pays d'origine vous ont-ils aidés ?

Mehmet Guner

La communauté turque ne m'a été d'aucun secours au départ. Mais cette solution peut se mettre en place au fil du temps. Personnellement, je fais maintenant partie de l'association MUSIAD, qui a été créée en 2015. Elle est basée en Turquie et l'ensemble de ses adhérents représente environ 33 % du PIB turc. Ces entreprises emploient plus de 1,1 million de personnes. Je suis le représentant de MUSIAD à Lyon depuis quelques mois. Lorsque je vois son mode de fonctionnement, je me dis que j'aurais bien aimé disposer d'un tel réseau lorsque j'ai créé LFC.

Carole Tawema

Le réseau dont nous aurions besoin pour franchir ces barrières n'existe pas en France. Lorsque j'ai monté Karethic, j'ai été marquée par le témoignage d'une femme entrepreneur togolaise, qui a monté des centres d'appel et qui m'a dit : « Carole ne leur dit jamais que tu es la dirigeante de ton entreprise. » Pour échapper à cela, elle avait trouvé une solution qui était de faire passer sa stagiaire pour la dirigeante.

Mehmet Guner

Le fait d'être Turc ne m'a pas posé de problème parce que j'avais déjà un réseau, qui me permettait rencontrer des gens qui pouvaient m'écouter. En revanche l'image du travail mal fait, en lien à nos origines, est lourde et difficile à faire changer. Il est évident que nous rencontrons des problèmes lorsque nous voulons nous positionner sur des marchés publics. Mon frère, mon associé, s'appelle Mustapha. La consonance de son prénom n'est pas un atout pour que notre dossier soit étudié au même titre que d'autres.

Al Mansour Diallo

Les difficultés que nous rencontrons en raison de la consonance de nos noms ne sont pas des vues de l'esprit. C'était flagrant au moment où nous cherchions des locaux pour l'entreprise. On nous demandait sans cesse de nouvelles garanties. Finalement, c'est envoyant notre stagiaire commerciale, que nous avons fait passer pour la responsable de l'entreprise, que nous avons pu débloquer la situation. Je crois qu'il ne sert à rien de se battre. Il faut jouer avec les règles. Nous ne ferons pas changer les choses dans l'immédiat, mais il y a des astuces et nous devons les employer pour parvenir à nos fins. J'appelle cela de l'optimisation des ressources.

German Bruno

En récente étude explique que 85 % des start-up numériques, qui ont réussi, ont été créées par des personnes nées dans des familles riches. Les causes de nos difficultés ne tiennent donc pas tant à nos origines ethniques ou géographiques, mais à nos origines sociales. Il ne s'agit pas de la xénophobie, mais de fracture sociale.

Al Mansour Diallo

Malgré tout pour nous c'est un peu la double peine. Nous n'avons ni le nom ni les origines sociales.

Naim Znaiem

Cette question des origines et du nom pose plus de problèmes, me semble-t-il, dans le salariat. Dans l'entrepreneuriat tout dépend du réseau et de la recommandation sur laquelle vous pouvez vous appuyer. Si vous avez un chef d'entreprise qui croit en vous et qui vous recommande à un confrère, celui-ci fera abstraction de votre nom et il ne vous jugera que sur votre efficacité. La seule solution c'est le travail, le sérieux… c'est cela qui fera sauter les barrières, qu'elles soient linguistiques, ethniques ou autres.

Halim Amira

Je te rejoints sur ce point. Avec Al Mansour, à partir du moment où nous avons mis en place notre stratégie marketing, nous avons été jugés sur la qualité du service et du produit. Mais nous avons évité de nous mettre en avant. C'est notre qualité de service qui nous donne de la crédibilité. Les difficultés, c'est à la création qu'on les rencontre. Les résultats effacent en partie la question des origines.

Catherine Ekwalla Mbango

Je pense que c'est à la fois difficile et différent d'être entrepreneur quand on est issu de l'immigration. Nous devons toujours faire mieux que les autres. Nous devons prouver deux fois plus pour être reconnu. Et en tant que femme c'est encore plus difficile d'être accepté comme entrepreneur. Il y a incontestablement des préjugés sur les capacités d'un étranger à faire aussi bien qu'un français, même s'il a fait de brillantes études et validé son parcours universitaire. Mais ne nous leurrons pas, ce n'est pas un problème purement français. Ces difficultés sont encore plus grandes en Allemagne.

German Bruno

Ce problème n'est pas spécifique à la France. J'ai passé une période au Brésil et la problématique des noirs, qui dans certains états sont majoritaires, est encore plus lourde à gérer. Je crois qu'il n'est pas plus dur d'entreprendre en France quand on est étranger que dans d'autres pays.

Al Mansour Diallo

Il y a toujours des leçons positives. Une fois passée la barrière liée à nos origines, on a encore plus de mérite aux yeux des autres. On a été obligé de travailler deux fois plus pour réussir. Ils se disent alors que nous méritons notre succès, que nous avons réellement des capacités.

Faut-il cacher sa réussite quand on est issu de l'immigration ?

Halim Amira

Personnellement, quand j'ai créé la société j'ai évité de trop me monter. Mais les choses ont évolué et avec Al Mansour nous avons transformé notre handicap en force.

Naim Znaiem

Nous défrichons le terrain, car nous n'avons pas de modèle. Notre réussite va servir aux générations suivantes. Demain, elles s'appuieront sur ce que nous avons fait. Nous ne devons pas avoir honte de notre réussite.

Mehmet Guner

Montrer notre réussite aux générations fait partie de notre challenge. Il y a beaucoup de jeunes dans la communauté turque qui me connaissent et qui me regardent en se disant qu'ils pourraient eux aussi se lancer dans l'entrepreneuriat. J'ai envie de les aider. J'ai d'ailleurs constitué de petits groupes de travail avec ces jeunes et je leur apprends à prendre des décisions, à faire du marketing. Il y a un gros travail à faire, ils ont souvent peur d'oser. Il faut leur apprendre à passer d'une culture de l'échec à une culture du succès.

Carole Tawema

Je regrette que la France ne profite pas davantage des différences. Quand je me déplace à l'international, je suis française. J'essaie donc d'expliquer aux jeunes femmes que je rencontre que nous ne devons rien attendre des autres mais prendre toute notre place. Nous avons le droit de créer, de nous épanouir.

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