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Elisabeth Ayrault, de l'énergie à revendre

Elisabeth Ayrault, de l'énergie à revendre
PHOTO : Céline VAUTEY

Actualité Publié le ,

Ventes d’électricité, CA et résultat net en baisse depuis trois ans. Est-ce une source d’inquiétude ?

Inquiétude oui, car on ne sait pas combien de temps cela va durer. Les prévisionnistes estiment que c’est un phénomène durable, ce qui n’est pas fait pour nous rassurer. Toutefois, ces mêmes prévisionnistes n’avaient pas prévu la baisse des prix. Il leur arrive donc de se tromper… Ceci étant dit, je pense effectivement que les éléments ne sont pas réunis en Europe pour qu’il y ait une remontée significative des prix. Pour autant, tout n’est pas sombre dans ce tableau. On peut trouver dans le passé des éléments de nature à nous rassurer. Ce n’est pas la première fois que les prix fluctuent, même si la tendance baissière semble s’installer.

Est-ce que cela pourrait remettre en cause la mise en œuvre de certaines actions programmées par la CNR sur les territoires ?

La nature du marché et les prix payés aux producteurs ne suffisent pas à maintenir en bon état, dans la durée en tout cas, les outils industriels. A terme, cela pourrait poser problème et nous empêcher d’investir dans de nouveaux outils de production, voire de moderniser l’outil existant. Cela me préoccupe bien entendu en tant que présidente de la CNR, mais surtout en tant que citoyenne. Nous risquons de léguer à nos enfants les problèmes que nous ne savons pas gérer aujourd’hui.

« Ceux qui ne prendront pas de position sur les ENR aujourd’hui vont le payer très cher demain »

Le niveau de vos investissements pourrait-il baisser ?

La mission de la CNR est d’assurer la sûreté des ouvrages, on ne le dira jamais assez. Entre parenthèse, je tiens à préciser que les ouvrages en eux-mêmes sont en bon état actuellement. Chaque année, 100 M€ de dépenses globales sont engagés pour la maintenance des ouvrages afin de maintenir leur sûreté. Le budget d’investissement destiné à nous développer dans les ENR, quel que soit le niveau des prix, ne bougera pas. Il sera « optimisé », c’est-à-dire que si on peut faire plus avec le même montant, on le fera. Mais je le répète : c’est un poste essentiel, qui est de l’ordre de 60 M€ par an (68 M€ en 2015), donc on ne le touchera pas. J’ajouterais même que la baisse des prix ne fera qu’accélérer notre développement, parce que nous sommes dans un marché de rupture. Ceux qui ne le comprennent pas aujourd’hui sont condamnés et ceux qui ne prendront pas de position sur les ENR aujourd’hui vont le payer très cher demain. C’est aujourd’hui ou jamais. Nous n’avons pas le choix. La rentabilité du Rhône va baisser mécaniquement et nous devons la compenser par une rentabilité nouvelle issue des outils de production des ENR.

Est-ce une façon de vous désengager du Rhône ?

Non, cela ne fait que renforcer notre stratégie qui repose sur un principe à double détente : conserver le Rhône, qui est notre colonne vertébrale et l’axe historique du développement de la CNR, et accélérer notre développement dans les ENR, qui viennent en appui sur le Rhône.

Cette baisse de chiffre d’affaires et de résultats aura-t-elle un impact sur l’emploi ?

Non, aucune réduction de personnel n’est envisagée, puisque nous voulons nous développer absolument dans d’autres énergies. A ce jour, CNR emploie un peu moins de 1 400 personnes. A mon sens, cet effectif est très bien dimensionné pour ce que nous faisons et la pyramide des âges est parfaitement équilibrée.

« Il faut modifier notre organisation pour la fluidifier, et l’optimiser »

Il y a trois ans, CNR a lancé une réflexion stratégique sur son devenir. Sur quoi reposait-elle ?

Il y a trois axes majeurs dans cette stratégie. Tout d’abord, continuer à développer le Rhône et pour cela obtenir une prolongation de la durée de notre concession, développer encore des ouvrages, augmenter la productivité, mettre en service de petites centrales hydroélectriques… Deuxième axe, nous avons décidé d’accélérer dans le développement des ENR. Enfin, troisième axe, nous voulons devenir un laboratoire des énergies du futur. Pour mettre en œuvre cette stratégie, nous avons lancé un projet d’entreprise baptisé « CNR 2020 », au travers duquel nous nous sommes demandés quels sont les moyens qu’il convient de mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs. Et le résultat des réflexions que nous avons menées est que, pour aborder les enjeux qui sont devant nous, il faut modifier notre organisation pour la fluidifier, et l’optimiser. Il y a de nouveaux métiers et des enjeux liés aux nouveaux marchés de l’énergie qui apparaissent. Donc nous essayons de travailler plus en « transversal », de partager plus. Nous travaillons moins en « silos », chacun dans son secteur. Pour nos salariés, cela passe par des formations, des accompagnements… Nous l’avons d’ailleurs déjà fait. Si vous demandez à certains salariés ce qu’ils faisaient il y a dix ans, vous seriez étonnés de leurs réponses. Ils vous diraient sûrement qu’il y a dix ans, ils étaient déjà à la CNR, mais qu’ils faisaient un autre métier. Un exemple : certains éclusiers sont devenus des contrôleurs du fleuve. Ce sont des mutations que la CNR a su faire par le passé et devra faire de nouveau à l’avenir. L’un des maîtres-mots demeure adaptabilité.

Au gré de ces mutations, quels sont vos objectifs en termes de puissance installée ?

Nous avons des objectifs ambitieux. Aujourd’hui, nous disposons d’une puissance électrique installée de 3 453 MW et notre objectif est de passer à 4 000 MW en 2020. C’est extrêmement ambitieux car nous sommes dans un marché très concurrentiel. Mais nous avons déjà prouvé par le passé que nous étions capable de le faire en nous diversifiant. Nos premiers champs éoliens, je le rappelle, datent de 2006. Je fais partie des gens qui ont l’absolue conviction que les énergies de demain ne seront pas les énergies d’aujourd’hui. Lorsque l’on parle d’ENR aujourd’hui, nous n’en sommes qu’à la première phase. Je pense que la vraie rupture n’est pas arrivée. Le photovoltaïque est l’énergie de l’avenir, cela j’en suis sûre.

Pour le solaire, se pose la question du stockage…

La problématique du stockage concerne toutes les énergies intermittentes. Aujourd’hui, le stockage coûte cher, en effet, comme le panneau photovoltaïque au départ. Mais le prix du stockage diminue. Il y a des recherches de plus en plus nombreuses sur de multiples solutions de stockage… Vous verrez que dans quelques années, le stockage coûtera très peu cher. Je pense d’ailleurs que les énergies de demain n’ont pas toutes été identifiées, ni tous les usages pour les utiliser. Je pense par exemple à la route solaire de Colas. Vous imaginez, si on couvre demain les routes de panneaux solaires… Je suis convaincue que, dans dix ou quinze ans, tout cela fonctionnera parfaitement. Nous n’aurons plus besoin de développer des champs photovoltaïques comme nous le faisons aujourd’hui. Je pense également qu’une partie de notre environnement urbain n’est pas totalement explorée. Nous avons des surfaces de parkings invraisemblables qui continuent à mettre nos voitures au soleil… Il y a des milliers d’hectares à couvrir et ce n’est toujours pas fait ! Quand je pense que nous avons des autoroutes urbaines habillées de murs anti-bruit et que nous n’avons toujours pas compris que nous pouvions les équiper de panneaux solaires… Pour moi, ce sont ces espaces-là qu’il faut exploiter.

« Nous participons à un projet qui pourrait aboutir au développement de l’une des plus grandes fermes hydroliennes fluviales au monde »

Reste l’éolien ?

Oui, c’est le deuxième axe de développement, mais nous devons nous interroger sur la stratégie que nous allons adopter pour le développer en France. Est-ce que nous allons continuer de le faire en prenant du foncier, chacun développant son éolien dans son coin, ou est-ce que nous allons passer par des appels d’offre, type CRE photovoltaïque ? La question est posée et nous attendons d’en savoir plus. Mais il y a également deux autres axes à ne pas négliger : les hydroliennes marines et les hydroliennes fluviales. La CNR ne peut pas prétendre être un laboratoire des énergies du futur et ne pas participer à ce genre d’expériences. Nous participons donc actuellement à un projet qui pourrait aboutir au développement de l’une des plus grandes fermes hydroliennes fluviales au monde.

Les énergies nouvelles sont certes au cœur des débats d’actualité, mais leur montée en puissance va-t-elle se faire au détriment de l’eau, votre activité d’origine ?

Non, l’eau, et le Rhône en particulier, reste notre colonne vertébrale. Et quand je parle de l’eau, j’intègre toutes les missions qui y sont rattachées : la navigation, l’irrigation et le développement des zones d’activités le long du fleuve (18 au total). C’est à partir de cette colonne vertébrale que l’on bâtit. D’ailleurs, si l’on raisonne en termes de puissance installée, à ce jour, seulement 15 % de la puissance installée sur le Rhône concerne le photovoltaïque et l’éolien. Petit à petit, cependant, cette puissance va passer à 25 %.

Restons sur le Rhône, pour aborder la question du transport. La voie fluviale a-t-elle encore un réel potentiel de développement ?

Même s’il y a eu un accroissement très important de la navigation sur le Rhône, le trafic fluvial est au moins trois à quatre fois inférieur à ce que nous pourrions assurer sur le Rhône. Le transport de marchandises stagne depuis deux ans. Attention toutefois, il s’agit d’une moyenne. Nous constatons une forte baisse du trafic de vrac et, dans le même temps, un accroissement important du trafic containers. Le port Edouard-Herriot, à Lyon, connaît d’ailleurs une belle croissance. Il est à la fois une plateforme logistique et un lieu d’implantation d’entreprises. C’est réellement une plaque tournante pour l’activité lyonnaise.

« Toute la CNR doit être un laboratoire des énergies du futur »

La CNR témoigne également de son dynamisme à travers le prisme de l’innovation. Quels projets innovants émergent du cœur de l’entreprise ?

La direction Innovation a pour dessein de recueillir les projets imaginés par l’ensemble de nos ingénieurs et de nos agents. Le comité de sélection réalise un premier état des lieux, puis vient l’heure du soutien pour les projets présentant le plus fort potentiel. L’un des projets concerne l’utilisation de l’ADN contenu dans l’eau afin de mieux connaître les populations de poissons qui vivent dans le Rhône. Certains travaux portent sur l’hydrogène durable. Sur ces initiatives, nous sommes dans une vraie démarche stratégique. Au sujet de la mobilité durable, la CNR déploie, en concertation avec les collectivités locales, un réseau de bornes électriques le long du Rhône pour recharger les batteries des véhicules électriques en moins de 30 minutes. Ces bornes sont alimentées avec l’électricité d’origine 100 % renouvelable de la CNR. La CNR expérimente également des solutions innovantes pour la logistique et le transport électrique. On souhaite que toute, je dis bien toute, la CNR soit un laboratoire des énergies du futur.

La CNR était présente pour la première fois au Salon des maires et des collectivités locales fin mai. Etait-ce pour rappeler votre rôle d’acteur économique et d’aménageur des territoires ?

La CNR est un acteur majeur du territoire. Et ce, depuis sa création en 1933 sous l’impulsion du maire de Lyon de l’époque, Edouard Herriot. Nous travaillons en étroite collaboration avec les acteurs locaux : les collectivités territoriales bien entendu, mais aussi les chambres d’agriculture, les chasseurs, les pêcheurs, les syndicats, les associations… Nous scellons de nombreux partenariats. Le plan quinquennal des MIG (missions d’intérêt général) est élaboré après discussions et échanges avec les territoires traversés par le Rhône. On recueille les besoins, on fait remonter les écueils, on discute, pour aboutir à des projets et des solutions. La CNR est un acteur du territoire rhodanien, et contribue à son développement.

La matière environnementale, comme d’autres, est soumise aux évolutions législatives, pléthoriques et parfois déroutantes. Quel regard jetez-vous sur cette abondance de lois et de règlements ?

On n’est finalement jamais sûr qu’une loi, décidée parfois dans la précipitation, ne va pas changer nos prévisions. Nous ne pouvons aujourd’hui pas raisonner à un an. On n’ose pas, dans une France très respectueuse de l’existant, supprimer certaines lois. Le mille-feuille est indigeste. Quand je vois le nombre d’amendements, de propositions… Derrière tout ça, il y a la défense d’intérêts particuliers, et d’intérêts forcément divergents. Si chacun continue à défendre sonbout de gras, la France ne pourra pas évoluer, ni se moderniser. On est incapable de raisonner collectif.

Votre vision est pessimiste…

Non. Je voyage beaucoup à l’étranger, pour mon activité professionnelle mais également à titre personnel. Lorsque l’on rentre, on se dit : « Quelle chance de vivre ici’ ». Quand je vois les talents que nous abritons, on doit rester optimiste et résolument positif.

Ses dates-clés

2014

Reçoit la ministre Ségolène Royal lors des 80 ans de la concession du Rhône au lendemain de l’adoption par l’Assemblée nationale de la loi sur la Transition énergétique

2013

Nommée le 4 juillet présidente du directoire de la Compagnie Nationale du Rhône

2011

Rejoint la direction générale de SITA France (SUEZ environnement) et devient directrice générale déléguée

1980

Architecte DPLG, crée une agence d’architecture et d’urbanisme à Perpignan

1955

Naissance à Dambach-la-Ville (67)

La CNR en chiffres

• 19 barrages et 19 centrales hydroélectriques sur le Rhône

• 21 petites centrales et mini-centrales hydroélectriques

• 32 parcs éoliens

• 14 centrales photovoltaïques

• Une production moyenne annuelle de près de 15 TWh, ce qui correspond à la consommation électrique annuelle de près de 6 millions d’habitants

• 18 sites industriels et portuaires, dont le Port de Lyon, accueillant 230 entreprises

• 330 km de voie navigable aménagée

• 14 écluses à grand gabarit de Lyon à la Méditerranée

• 5 écluses de plaisance sur le Haut-Rhône

• 1 097 M€ de chiffre d’affaires en 2015

• 1 370 collaborateurs à Lyon et en vallée du Rhône

• 14 500 emplois directs et indirects générés par CNR

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