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Dossier montagne : après le Covid, quel avenir pour l'or blanc ?

Au regard du réchauffement climatique, l'un des moteurs de l'économie d'Auvergne-Rhône-Alpes a, depuis longtemps, pris conscience de l'obligation de se réinventer dans des offres nouvelles, plus adaptées, mais sans forcément la traduire immédiatement dans des actes. La crise sanitaire a rebattu les cartes. A la nécessité de s'adapter aux nouvelles contraintes, s'ajoute désormais l'urgence de survivre à une année blanche.
Dossier montagne : après le Covid, quel avenir pour l'or blanc ?

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Toujours pas de perspectives sur l'ouverture des remontées mécaniques. Rien en février, c'est sûr, comme l'a confirmé le 1er février le Premier ministre Jean Castex. Pour la suite, peu d'espoir : la réouverture des domaines skiables n'est pas envisageable tant que la situation sanitaire reste critique. C'est une saison "blanche" qui se profile donc pour les professionnels de la montagne, au cœur d'un écosystème qui génère chaque année la majeure partie de retombées touristiques régionales.

Dossier réalisé par Caroline Thermoz-Liaudy, Julien Thibert, Éric Séveyrat et Marie Maleysson


Sommaire

1- Montagne : radiographie d'un écosystème en danger

2- Le Club Med interpelle Jean Castex

3- Télétravailler en station, bonne ou mauvaise idée ?

4- Skimania pense à la reprise

5- Immobilier : pour le PDG de Terrésens, "un nouveau cycle d'investissements s'enclenche"


Montagne : radiographie d'un écosystème en danger

"La perte de chiffre d'affaires pour le seul territoire de l'Isère est estimée à 800 M€ pour la saison, dont 200 M€ estimés pour les vacances de février. De mars 2020 à février 2021, les pertes en Isère s'élèveraient à 1,1 Md€", rappelait, par voie de communiqué Chantal Carlioz, présidente d'Isère Attractivité le 22 janvier dernier.

Plus globalement, c'est l'ensemble de l'écosystème régional qui est touché : 67 % du territoire est considéré comme zone montagne qui représentait, en 2019, la première destination mondiale pour le tourisme d'hiver avec 50 millions de nuitées annuelles. Une région qui regroupe plus de 80 % des stations de ski françaises pour un total de 8,3 milliards d'euros de dépenses en station pour, environ, 92 000 emplois directs et indirects.

Un état des lieux qui explique, entre autres, pourquoi les élus locaux, Laurent Wauquiez, le président LR de la région Auvergne- Rhône-Alpes en tête, sont remontés contre Matignon, malgré les promesses d'aides spécifiques évaluées entre 5 et 7 Md€. Depuis le début de la crise sanitaire, ce sont déjà près de 4 Md€ de soutien aux entreprises et aux salariés qui ont déjà été mobilisés.

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Menaces sur les filières

Malgré ces aides et de leur point de vue, c'est un écosystème complet qui est menacé d'effondrement, avec la menace en premier lieu, de voir de grands pans de la montagne passer sous pavillons étrangers et "aux mains de fonds spéculatifs", parce que ses acteurs devront déposer le bilan dans les mois ou l'année qui arrivent, malgré les aides…

Une inquiétude qui touche en particulier les aménageurs, véritable filière "d'excellence industrielle" (70 % des 450 entreprises spécialisées dans l'aménagement de la montagne représentant 5 500 emplois et 1 Md€ de chiffre d'affaires sont situées dans les départements de l'Isère et des Savoie) qui compte quelques-uns des champions français qui performent à l'international.

"Ce sont des entreprises industrielles, qui fabriquent des remontées mécaniques, du matériel... mais aussi des sociétés de services ou des cabinets d'études. Et il faut prendre en compte notre cycle de commandes", explique Patrick Grand'Eury, président du Cluster Montagne. "Nos clients, les exploitants de domaines skiables, ont déjà prévenu qu'il y aurait moins d'investissements l'année prochaine, puisqu'ils ont fait une année blanche. Si l'on considère le cycle commercial de nos entreprises, cela reporte au printemps 2022. En effet, nous recevons les commandes en général au printemps, voire à l'été, pour des installations de matériels ou de services en hiver. Comment pouvons-nous tenir un an et demi sans commandes ? Nous sommes un dommage collatéral".

"On aura du mal à conserver nos emplois"

Les pertes de chiffre d'affaires des fournisseurs, industriels, partenaires et experts français des domaines skiables approchent les 35 % en 2020. En l'absence d'activité des remontées mécaniques, il faudra attendre la fin de la saison d'hiver 2021-2022 pour une éventuelle reprise des projets d'investissements.

"Dans mon entreprise, si je prends 2019 comme année de référence, j'ai fait -30 % de CA en 2020 et j'anticipe -50% en 2021, voire moins encore s'il n'y a pas du tout d'ouverture cet hiver. On aura du mal à conserver nos emplois. Pour beaucoup, nous ne sommes que des TPE. Il y a quelques PME ou ETI, mais nous sommes essentiellement des petites structures, dépositaires d'un savoir-faire unique, et où les gens ne sont pas interchangeables, sans quoi, on perd les compétences clés de l'entreprise", ajoute Patrick Grand'Eury.

Autre exemple, la Compagnie des Alpes, qui gère dix domaines skiables, essentiellement en Savoie et Haute-Savoie, subit une baisse de 27,9 % de son chiffre d'affaires consolidé pour l'exercice 2019/2020, à 615,6 M€. Le nombre de journées-skieurs recule dans ses stations de 20,5 %.

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Nécessaires transformations

Seul point positif, les stations restent ouvertes. Une opportunité qui fait écho à la nécessité de se diversifier même si la montagne n'en est pas à sa première crise. Depuis plusieurs années, c'est contre le réchauffement climatique que luttent les acteurs du tourisme alpins.

"Le modèle tout ski doit être repensé. Les stations n'ont pas attendu la crise sanitaire pour mettre en place des stratégies multi-saisons. Les contrats de performance Alpes-Isère (CPAI), mis en place par le Département (dont Chantal Carlioz est aussi vice-présidente en charge du tourisme, NDLR), permet à la taxe collectée sur les remontées mécaniques de financer des projets de diversifications pour les stations iséroises. Au cours de cinq dernières années, 78 % des financements des CPAI y ont été consacrés.121 projets ont été développés, pour un montant de 27,47 M€, dont 6,6 M€ financés par le Département", poursuit Chantal Carlioz.

"Besoin d'une vision stratégique globale"

C'est pourquoi les acteurs de la montagne se sont positionnés pour un plan "Stations de montagnes" d'envergure nationale, qui, à la différence des aides actuelles, à vocation compensatoire, permettraient le développement des territoires alpins.

"Les stations ont besoin d'une vision stratégique globale", écrivait encore Chantal Carlioz. Réponse du gouvernement après l'urgence : le lancement d'un Plan Montagne prévu au printemps. Outre les changements climatiques qui menacent directement la production de neige, les évolutions des attentes et pratiques de la clientèle touristique constitue un autre défi.

"La Région a mené une étude pour constater les changements de consommation des Français en vacances. Aujourd'hui, 76 % préparent leurs vacances en ligne, 71 % réservent leurs activités en ligne, 32 % louent leurs équipements en ligne, 62 % participent en ligne en donnant leur avis ou des notes, et 57 % réservent leurs transports en ligne. Les acteurs du tourisme n'ont pas d'autre choix que de s'adapter aux nouvelles attentes", expliquait Lionel Flasseur, directeur général d'Auvergne-Rhône-Alpes Tourisme à l'occasion d'une table ronde numérique sur le tourisme le 29 janvier dernier.

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Fermer ou tourner à vide ?

Dans ce contexte mouvant, le Covid-19 apparait comme une énième crise, à la différence que cette fois, les principaux acteurs n'ont pas les clés pour agir, très dépendant de l'amélioration du contexte sanitaire. Pourtant, les professionnels de l'hébergement ne semblent pas convaincus par le changement de mentalités.

Ainsi, le groupe spécialisé en clubs de vacances, MMV, a annoncé le report de l'ouverture de ses résidences et hôtels. "Suite aux dernières annonces gouvernementales confirmant la prolongation de la fermeture des remontées mécaniques, MMV […] se voit contraint de repousser l'ouverture de ses 20 établissements sur tout le mois de février et d'annuler à nouveau le séjour tant espéré de milliers de vacanciers", pouvait-on lire dans un communiqué daté du 22 janvier.

Paradoxalement, le groupe, qui gère plus de 10 000 lits dans 16 stations de quatre départements des Alpes, n'envisage pas moins l'avenir en annonçant, cinq jours plus tard, l'arrivée d'un nouveau directeur général opérationnel, Bryce Arnaud-Battandier, pour accélérer la croissance du groupe.

MMV ne fait pas figure d'exception, à l'image du Club Med, qui inaugurait le 11 décembre 2019 - soit il y a à peine plus d'un an - son nouvel hôtel haut-de-gamme à l'Alpes d'Huez, resté désespérément fermé cet hiver. Elles font le choix de garder porte-close plutôt que d'investir dans le fonctionnement d'un établissement qui serait aux deux tiers vides.

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Quelques éclaircies

"La fermeture des remontées mécaniques n'est pas synonyme de fermeture des stations, ni des gîtes", se plaît à le rappeler Bruno Bernabé, le directeur des Gîtes en France en Isère. D'autant que pour ce début de saison, la neige était au rendez-vous, et l'idée d'une promenade dans les paysages enneigés en a séduit plus d'un.

"Sur la semaine de Noël, nous avons perdu 10 points de taux d'occupation. Notre centrale de réservation affiche généralement 60 à 70 % d'occupation, nous sommes descendus à 46 %. Mais la semaine du nouvel an, nous étions au même résultat que l'an dernier, à 78 % d'occupation".

L'inquiétude porte davantage sur février, très assimilé dans la tête des vacanciers aux sports d'hiver. Outre ceux qui annulent complètement leurs vacances, démotivés par la fermeture des remontées, et le couvre-feu, le phénomène d'attente empêche la visibilité. "On a attendu un nouveau confinement qui n'est pas arrivé le week-end dernier. Du coup, le lendemain de l'intervention de Jean Castex, on a enregistré des réservations. Y compris quelques semaines complètes. Mais les réservations se font à la toute dernière minute".

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La première semaine de février, les réservations étaient d'ailleurs en hausse par rapport à l'an dernier, alors que les semaines de vacances affichent une baisse importante : jusqu'à -35 % de fréquentation. Malgré l'absence de ski alpin, la Covid-19 n'a pas suffi à démobiliser les acheteurs de biens immobiliers en station. "On est sur les bases des années précédentes, avec une légère augmentation des volumes - surtout sur les stations phares comme l'Alpes d'Huez - et des prix en hausse de 2 %. Évidemment, on ne connait pas encore les prix des trois derniers mois qui pourraient changer la donne. Mais aujourd'hui il n'y a pas de grands changements", explique Me Marc Dubois, notaires de la chambre des notaires de l'Isère.

Compter sur le besoin de grand air

Les investisseurs sont pour la plupart des particuliers qui investissent dans leur résidence secondaire de loisirs, avec location occasionnelle. "Contrairement aux départements de Savoie, il n'y a pas d'investisseurs étrangers, ou de gros investisseurs qui achètent des immeubles entiers. Il n'y a aussi que très peu de particuliers qui achètent à but locatif exclusivement".

Sans nul doute, l'absence des tours opérateurs devrait impacter la fréquentation des stations pour ce mois de février, comme il l'a fait en décembre, où le taux d'occupation moyen en France était de 25 % (soit -70 % par rapport à 2019-2020 selon ANMSM/France Montagne).

Il faudra donc compter sur le besoin que semblent éprouver les Français à renouer avec le grand air et le sentiment de liberté, à l'image de la fréquentation estivale (+15 % entre juillet et mi-août, soit 30 millions de nuitées) qui a été très bonne en 2020 dans les montagnes françaises.

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