AccueilSociétéCinéma - Dernière séance, de Laurent Achard - « Bye bye les filles ! »

Cinéma - Dernière séance, de Laurent Achard - « Bye bye les filles ! »

Est-ce que Laurent Achard aura été inspiré par la célèbre chanson d’Eddy Mitchell, La Dernière séance, qui donna son nom à son émission de cinéma non moins célèbre des années 80-90 ? Dernière séance, le film, est un clin d’oeil de génie de la part d’un cinéaste qui fait revivre le cinéma à travers une histoire de meurtre en série.

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Son héros aurait pu être L’homme qui aimait les femmes. Lui, a la particularité de les tuer très vite avant de les séduire, et alors « Bye bye les filles ! » comme dans la chanson de Mitchell.

On peut voir dans Dernière séance, toutes les métaphores possibles sur la mort du cinéma, elles y sont, mais on y verra surtout une oeuvre singulièrement gonflée. Le thriller frôle l’horreur, et notre Hannibal Lecter à la française n’a pas besoin d’artifice, il n’a pas besoin non plus d’inspiration néo-nazi. Simple gérant-programmateur d’une petite salle de province (en Bourgogne, Paray-le-Monial probablement), Sylvain (Pascal Cervo) est un cinéphile, monomaniaque de French Cancan de Jean Renoir. Comme dans la chanson de Claude Moine, « le cinéma de quartier finira en supermarché ». Le personnage principal nie la fermeture de son cinéma, décidée par le propriétaire, comme il nie sa folie meurtrière. Par sa mise en scène stricte, sobre et maîtrisée, Laurent Achard donne froid dans le dos au spectateur plus efficacement que la plupart des effets spéciaux à coups de millions. Avec des inspirations almodovarienne (dans le tournage de la prostitution de rue) ou bressonnienne (dans les cadrages et les ellipses), Laurent Achard suggère plus qu’il ne montre. Avec sa co-scénariste Frédérique Moreau, il nous entraîne à vivre dans la peau du serial killer, dans son quotidien morne. Seuls le cinéma et ses pulsions meurtrières le sortent de son mutisme. Les scènes pulsionnelles où le meurtrier se réveille nuitamment, où le jeune homme bascule sa capuche sur sa tête, sont particulièrement réussies, et alors, comme chez Eddy Mitchell : « Bye bye les filles qui tremblaient ! Les chocolats glacés, etc. ». La respiration se fait plus bruyante et plus rapide, quelques tremblements des membres, un regard halluciné, font comprendre en un plan court et sans emphase ce qui va se passer, et l’effroyable fin que vont connaître toutes ces jeunes femmes (on se prend à penser au sort des victimes d’Emile Louis, lui aussi vivant en Bourgogne comme le héros). Comme une bête qui surgit dans le corps du jeune homme bien sage, la cruauté extrême s’exprime jusqu’à l’agonie de ses victimes (jusqu’à une scène assez difficile pour le spectateur). Malgré cela, tout est parfaitement « humain », et sensible à travers l’histoire d’amour (impossible) du projectionniste et de la jeune comédienne Manon (Charlotte Van Kemmel) et le spectateur se dit : « Non, pas elle ! » mais soudain… Avec ce film, ses incroyables situations, ce décor de province triste à mourir, la cave du meurtrier qui lui sert d’appartement, Laurent Achard a fait un choix réaliste et fictionnel troublant rejoignant des ambiances à la Franju. Ce n’est pas par hasard si le film est produit par Sylvie Pialat. On y retrouve un regard sur l’enfance qu’avait le réalisateur de la Maison des bois, qui deviendra celui d’A nos amours, du Soleil de Satan et du Garçu. En s’attaquant à un film de genre, Laurent Achard y laisse sa patte d’artiste en faisant passer le message éternel de l’enfance qui nous poursuit avec un cinéma désarmant d’évidence et de concision.

Eric Séveyrat

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