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Christian Delorme : « Briser la spirale de la peur "

Aujourd'hui prêtre des paroisses catholiques Saint-Romain, Saint-Côme et Saint-Damien de Caluire-et-Cuire, Christian Delorme, le « curé des Minguettes » rendu célèbre pour son engagement dans les banlieues lyonnaise dans les années 80, s'implique depuis longtemps dans le dialogue interreligieux entre chrétiens et musulmans. Après la folie sanglante des attentats parisiens du vendredi 13 novembre, il évoque l'islam pacifiste sans rapport avec l'idéologie totalitaire et meurtrière de Daesh.
Christian Delorme : « Briser la spirale de la peur
A.G.-P. - Christian Delorme

ActualitéSociété Publié le ,

Dans votre livre L’islam que j’aime, l’islam qui m’inquiète, paru en 2012 chez Bayard, vous écrivez : « En France, j’espère que nous ne connaîtrons jamais les tragédies qu’ont connues les Espagnols puis les Anglais en 2004 et 2005. Pour cela, il faut continuer à nous appuyer sur les familles musulmanes, notre meilleure protection ». Quelle est votre réaction après le drame que vient de vivre Paris ?

Christian Delorme : Ce qui vient de se passer à Paris était redouté depuis longtemps par les responsables politiques et les services de renseignement. Quelques jours avant, c’était à Beyrouth. En Irak, ce sont presque des faits quotidiens. Nous vivons dans un monde au sein duquel il y a, malheureusement, l’expression de ce terrorisme qui se réclame d’une religion en particulier mais qui est d’abord une idéologie totalitaire et meurtrière effarante.
La France, dans son histoire récente, a connu des successions d’attentats depuis quarante ans. Certes, jamais avec autant de victimes. Ce n’est donc pas un phénomène nouveau et nous devons nous attendre à ce que ces tragédies se produisent encore.
Plusieurs Algériens, que j’ai rencontrés ces derniers jours, ont eu l’impression de revivre les événements des années 1990 en Algérie qui avaient fait 200 000 morts. Nous devons vraiment inscrire ce drame tout récent dans une réalité plus vaste pour prendre conscience qu’il s’agit là d’une guerre de dimension internationale. Et c’est seulement dans un élan de solidarité internationale que nous parviendrons à éradiquer ce grand fléau.

Jusque dans les années 1960, l’islam n’était pas perçu comme une menace. Aurait-on pu, cependant, prévenir la montée de la radicalisation ?

C.D. : La meilleure des protections pour nous, outre le travail des services de police, de renseignement et de coopération internationale, ce sont les familles musulmanes. Tout d’abord, parce que l’immense majorité d’entre elles sont heureuses de vivre en France et ne souhaitent pas vivre ailleurs. Ensuite, comme les familles françaises, elles veulent vivre en paix. Il faut ainsi les regarder comme des alliées et des amies et non pas comme des ennemies ou des suspects de l’intérieur.
Seulement une infime partie de la jeunesse issue de l’immigration de l’ancien empire colonial est en rupture absolue avec la société française. Ce sont les auteurs de ces carnages qui ont été commis à Paris vendredi 13.
Depuis 40 ans, on observe un changement très fort du paysage de l’islam sous l’influence de deux grands courants : d’une part celui des wahhabites salafistes, et d’autre part celui des Frères musulmans. Ils sont rivaux mais parfois alliés avec une conception de conquête du monde. Ils contribuent à diffuser un islam en porte-à-faux avec les sociétés occidentales. Mais toute une partie des musulmans revendique le droit de vivre dans la modernité matérielle et spirituelle.
Ce qui est nouveau dans ce qu’on vient de vivre, c’est le degré d’endoctrinement qui conduit ces terroristes à devenir des kamikazes. Daesh n’est pas un petit groupe de fanatique, c’est une énorme puissance, une entité politico-religieuse. On est en face d’une puissance idéologique meurtrière effrayante. La comparaison avec l’idéologie nazie ou stalinienne est tout à fait pertinente.
En France, il faut absolument éviter cette peur et cette suspicion des gens, des uns à l’égard des autres, et notamment des musulmans.

Comment éviter cette phobie ?

C.D. : En multipliant les occasions de rencontres, les espaces où les gens peuvent se parler et évoquer leurs peurs. Car aujourd’hui il existe une peur réciproque entre les musulmans et la population française non musulmane. On doit briser cette spirale de la peur pour lui substituer une dynamique de la rencontre et du partage. Après cette horreur du 13 novembre, on a vu justement beaucoup de gestes de solidarité. La plupart des musulmans qui se sont exprimés ont condamné ces crimes de manière unanime, sans aucune réserve. Ils se sentent en danger au même titre que les autres citoyens. Nous devons tout faire pour construire cette unité dans le refus de cette barbarie. Quand les mosquées s’ouvrent à la présence d’autres personnes, c’est un pas considérable.

« On ne voit malheureusement que l’islam ostentatoire »

De quelle manière peut-on construire ce dialogue entre les religions ?

C.D. : Il faut poursuivre le dialogue et le « vivre ensemble ». A l’exemple des Parisiens qui ont ouvert leurs portes ce vendredi 13, pour accueillir et héberger des gens en détresse. En dépit d’un individualisme croissant, lors d’un grave événement, la solidarité s’exprime.
Il faut également valoriser les citoyens issus de l’immigration qui ont fait de beaux parcours universitaires et professionnels afin qu’ils jouent un rôle de locomotive et prennent leur place dans une société pacifiste. On ne voit malheureusement que l’islam ostentatoire et pas cet islam individualisé et discret.
Dimanche après-midi, le recteur de la grande mosquée de Lyon, le Conseil représentatif du culte musulman région Rhône-Alpes et une vingtaine d’imams ont appelé à un temps de prière interreligieux pour la France. Ils ont proposé à l’église catholique, que je représentais, la possibilité de dire une prière à connotation chrétienne à l’intérieur de la mosquée. C’est un vrai événement, une marque d’ouverture, de cheminement intellectuel et spirituel, une nouvelle dimension.
J’organise souvent des rencontres autour de l’islam, à Lyon et dans toute la France, ouvertes à toutes les populations. Les salles sont toujours pleines. Il faut bien être conscient que la majorité des musulmans ne sont pas pratiquants. Tout comme les catholiques. Ce qui n’empêche pas d’être croyant. Il y a mille façons d’être croyant.

Que dire des banlieues que vous connaissez bien et qui sont devenues des lieux d’insécurité et de propagande de cet islam extrémiste et dangereux ?

C.D. : Une grande partie des banlieues sont devenues des ghettos de misère en raison de la situation du marché de l’emploi, et des prisons à ciel ouvert. Les taux de chômage explosent, surtout chez les jeunes.
On n’a pas su faire ce qu’il fallait faire. On n’a pas suffisamment réfléchi à la demande de dignité des habitants de ces quartiers pour en faire des acteurs responsables, pour qu’ils se sentent inclus et pas exclus. L’immense majorité de cette population ne se laisse pas radicaliser. En revanche, face à la désillusion et à la rupture par rapport à la société française, certains se réfugient dans leur religion. La réislamisation est liée à cette recherche de considération et de sentiment d’utilité. La religion donne du sens.
La radicalisation et l’idéologie meurtrière se nourrissent de la délinquance, de la misère sociale et de ces ruptures. Des ruptures qui sont entretenues par l’école, composée dans certains quartiers uniquement d’enfants issus de l’immigration. Dans certains endroits, l’école publique ne permet plus la mixité. Pourtant, la rencontre de l’autre est toujours un enrichissement.

Propos recueillis par Agnès Giraud-Passot

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