AccueilGrand témoinBruno Messina : "Nous avons déjà perdu un an, on ne va pas se laisser gâcher la fête"

FESTIVAL BERLIOZ À LA CÔTE-SAINT-ANDRÉ Bruno Messina : "Nous avons déjà perdu un an, on ne va pas se laisser gâcher la fête"

Bruno Messina, professeur d’ethnomusicologie à Paris, professeur d’art, de civilisation et d’histoire de la musique à Lyon, musicien engagé pour la création artistique contemporaine, a ouvert l’édition 2021 du festival Berlioz.
Bruno Messina : "Nous avons déjà perdu un an, on ne va pas se laisser gâcher la fête"
© Caroline Thermoz-Liaudy - Bruno Messina lors de la présentation du programme.

ActualitéGrand témoin Publié le ,

Comment s'est passée votre rencontre avec la musique, et plus particulièrement avec Hector Berlioz ?

Je suis tombé dans la musique étant petit, avec mon père sicilien et ma mère andalouse, qui sont arrivés en France avec rien d'autre dans leurs bagages. Mon père disait que la musique était un langage universel. Puis en France, l'école de la République, le conservatoire… tout ce qui permet d'avoir accès à la culture de manière égalitaire, nous a donné la possibilité de nous développer. Je suis un enfant de l'école républicaine.

Quant à Berlioz, il se trouve que dans les quelques disques que nous avions à la maison, au milieu des disques de musique populaire napolitaine, il y avait Harold en Italie. Ça peut paraitre étrange, mais en fait, l'opéra est un art très populaire. Le chant est partagé par tout le monde dans la société.

Ce vinyle à la couverture rouge, m'a fasciné à l'adolescence, je l'ai beaucoup écouté.

A quelques jours du festival Berlioz, comment appréhendez-vous cette édition qui se déroulera sous couvert du pass sanitaire ?

Les questions artistiques sont toujours organisées dans des espaces de contraintes. Et finalement, l'invention, c'est de créer quelque chose malgré les contraintes. Plus les contraintes sont lourdes et plus le jeu est stimulant pourrait-on dire pour se consoler. Mais ce qui ne dépend pas de nous, nous devons apprendre à en jouer.

Dans le cas du Covid, ce qui est très pénible c'est que les contraintes ne cessent d'évoluer. Nous sommes obligés de donner des consignes au public, qui n'étaient pas celles qu'on avait données précédemment. Mais le public comprend, et tout le métier avait très envie de reprendre. […] Nos taux de réservation sont très bons, sur la base des taux de 2019, qui était l'année de l'anniversaire où nous avions battu tous les records. Ça dit bien l'attente du public de retourner aux concerts.

© Caroline Thermoz-Liaudy

Nos partenaires historiques sont toujours là. Des dispositifs complémentaires ont été mis en place par l'Etat. Tout est fait pour qu'on ne soit pas timoré, et ce serait bien peu Berliozien que de l'être.

Comment avez-vous financé les investissements rendus nécessaires par le Covid, malgré l'année blanche l'an dernier ?

Il faut d'abord saluer les mécanismes d'aides qui ont très bien fonctionné. La totalité des collectivités qui nous soutiennent ont été là à 100 %, et le Conseil départemental de l'Isère en premier. Ce que nous avons perdu d'un côté en ne faisant pas l'évènement, nous l'avons gagné de l'autre en ne faisant pas de dépenses. L'année 2020 s'est terminée sans déficit particulier, après avoir réglé des indemnités aux artistes et après avoir reporté certains concerts.

Cette année, ces partenaires sont toujours là et au même niveau qu'avant. Des dispositifs complémentaires ont été mis en place par l'Etat, comme ceux du centre national de la musique, auprès de qui on va faire valoir notre perte d'exploitation, qui sera prise en charge jusqu'à 80 %. Tout est fait pour qu'on ne soit pas timoré, et ce serait bien peu Berliozien de l'être.

Nous sommes dans un pays où des dispositifs ont été mis en place, où l'intermittence a été prolongée pour les artistes… Je travaille beaucoup avec l'étranger et je vous assure que ça ne s'est pas passé comme ça partout. Donc c'est quelque chose qu'on doit aussi en retour, que de continuer cette mission d'intérêt général, de partage de l'art.

Vous avez dit lors de la présentation du festival, que vous ne vouliez pas d'un festival timoré. Vous avez fait des adaptations pour cela ?

La scène fait 150 m2 de plus qu'avant pour que la distanciation soit respectée entre les musiciens. Nous avons modifié les marchés publics pour agrandir la scène et la conque qui renvoie le son. Nous avons eu des investissements importants pour pouvoir accueillir ces grands orchestres.

Nous avons déjà perdu un an, on ne va pas se laisser gâcher la fête. Nous avons une programmation formidable.

© Caroline Thermoz-Liaudy

Comment définiriez-vous votre mission ? Partager la musique avec le plus grand nombre ?

La culture c'est ce qui nous permet de faire société, de nous comprendre et d'avoir des codes en commun. Ce ne sont pas que des grandes œuvres mais elles y participent. C'est notre mission à l'Aida (Agence iséroise de diffusion artistique), et c'est ce qui fait que je suis ici, en Isère, où le Département a une volonté et une ambition extraordinaire pour la culture.

Berlioz, c'est le cœur de la Bièvre qui vibre. J'ai choisi de vivre ici. Alors quand j'assiste au festival, les personnes qui sont aux concerts, sont pour beaucoup les commerçants d'ici, des agriculteurs…

Vous travaillez aussi beaucoup à la découverte de nouveaux talents, de nouveaux compositeurs, musiciens, chefs d'orchestre. La création artistique fait-elle partie de vos priorités ?

Je suis au conseil d'administration de la Maison de la musique contemporaine, nouvelle entité qui regroupe les anciennes structures qu'étaient les musiques françaises d'aujourd'hui, le centre de la documentation de la musique contemporaine et musiques nouvelles en liberté. Nous avons mis nos forces en commun pour porter plus haut la voix de la création.

On le fait aussi à l'échelle de Berlioz, puisque si nous invitons des célébrités incontournables, il y a aussi des personnes que l'on veut pousser. La première fois que j'ai accueilli à la Côte-Saint-André l'ensemble Les Siècles, avec François-Xavier Roth, il en était à ses débuts. Aujourd'hui, l'orchestre compte un grand nombre de récompenses.

A toute chose, malheur est bon, car cela nous a permis de nous poser la question de ce qui était essentiel dans nos vies, et je crois qu'on ne s'y trompera plus.

A propos de création, vous venez d'être appelé à participer à la mission ministérielle « Mondes nouveaux », pour représenter la musique dans un Plan de relance de la culture. En quoi cela consiste-t-il ?

L'Etat a en effet souhaité, dans le cadre de France relance, consacrer 30 M€ à la création artistique. Le Président de la République a souhaité que cela passe par une commission indépendante des autres institutions de l'Etat, composée de personnalités à la fois reconnues et singulières. Sous la direction de Bernard Blistène, nous sommes huit, issus de différentes disciplines, à avoir choisi de nous investir pour la création.

J'espère que beaucoup de jeunes créateurs bénéficieront de ces 30 M€. Et pour que ce ne soient pas les grandes institutions qui en profitent, seuls les artistes peuvent s'adresser à nous. Des aides jusqu'à 10 000 € pour la construction de projets, mais aussi des aides pour les phases de réflexion. On espère des propositions fortes, pour montrer qu'on ne peut pas sortir de cette période d'arrêt de la culture sans en avoir fait quelque chose.

[…] Je veux dire aussi que lorsque j'ai échangé avec Emmanuel Macron ou avec Roselyne Bachelot, tout le monde a regretté ce mot qui a beaucoup circulé, d'activité essentielle ou non-essentielle. C'est quelque chose qui a dépassé ceux qui l'ont d'abord utilisé. Mais finalement, à toute chose, malheur est bon, car cela nous a permis de nous poser la question de ce qui était essentiel dans nos vies, et je crois qu'on ne s'y trompera plus.

Que dire de l'économie de la culture et de la musique ?

Il y a évidemment une économie de la culture. Une économie induite. Moi qui suis anthropologue et ethnologue de la musique, je vous confirme que dans l'histoire, la musique évolue et se développe dans des espaces qui se définissent économiquement. C'est une marchandise comme les autres : qui s'échange, qui s'achète, qui sert de monnaie. C'est très remarquable quand on regarde la musique d'un œil civilisationnel.

Entre nous...

©AIDA

Son rituel du matin... En période de festival, un salut au soleil.

Ses inspirations...Antoine de Saint-Exupéry, qui savait passionner les adultes et faire rêver les enfants, Verdi, Hayao MiyazakiAgnès Varda… Il y en a beaucoup.

Ses lectures...Le Tiers-instruit, de Michel Serres.

Sa chanson préférée... Comme disait le compositeur Morton Feldman, « dans les comptines de ma mère il y a toutes les musiques du monde », alors je choisis Une chanson douce.

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