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Filière soie : au fil de la modernité

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Filière soie : au fil de la modernité
©DR - Cocons de soie et verre en volumes et sculptures, oeuvre de Karine Proriol / www.karineproriol.com/ 2018

Elles ne sont qu'une quarantaine d'entreprises à encore oeuvrer dans la filière soie en Auvergne-Rhône-Alpes. Mais elles détiennent des savoir-faire ancestraux qu'elles savent désormais parfaitement conjuguer avec le numérique. Un patrimoine et des compétences qui séduisent les plus grandes marques de haute-couture françaises et internationales.

« DES ENTREPRISES QUI RÉSISTENT À TOUT ! »

Xavier LEPINGLE, président d'Intersoie

Quelles sont les spécificités de la filière soie lyonnaise ?

Sa première caractéristique est sa longévité en termes d'implantation. Elle est présente sur le territoire lyonnais depuis le XVe siècle. Elle a façonné son architecture, son industrie, comme celles de la chimie ou de la santé, puisque des fournisseurs périphériques se sont développés à Lyon. Plus largement, les soyeux lyonnais sont à l'origine d'innovations importantes puisqu'ils ont tissé d'autres fibres. Les industriels actuels se sont positionnés sur les textiles techniques, héritant de ce schéma innovant.

Aujourd'hui, la spécificité française, mais surtout lyonnaise, réside dans le maintien d'une filière complète, avec une chaine de valeur maîtrisée jusqu'au produit fini, même si la sériciculture a disparu dans les années 60.

Autre élément important qui tire le secteur : l'industrie de la filière soie est soutenue par de très grandes marques de maisons de soyeux, comme Tassinari & Chatel ou encore Brochier Soieries, et par la haute-couture.

Comment la région porte-elle ces savoir-faire ?

Il n'y a pas de filière en France en dehors d'Auvergne-Rhône-Alpes. Une quarantaine d'entreprises employant près de 1 500 salariés la constituent. Ce sont des mouliniers, un savoir-faire unique en Europe, qui transforment en fils la matière arrivant des cocons dévidés en Chine, des tisseurs, des imprimeurs, des ennoblisseurs et des confectionneurs. Auvergne-Rhône-Alpes est la seule région en Europe à encore détenir tous ces savoir-faire et à proposer toutes ces étapes. La région de Côme en Italie présente une partie de ces compétences, mais pas de façon aussi intégrée. Lyon et Côme représentent aujourd'hui la filière soie en Europe.

Quarante entreprises pour une filière, cela semble peu. N'est-ce pas trop fragile d'avoir si peu d'entreprises ?

Ces entreprises qui persistent ont résisté à tout et sont présentes à Lyon depuis plusieurs décennies. L'activité de la soie est en croissance dans le monde, donc ces entreprises se portent plutôt bien. Les grandes marques de luxe performent au niveau planétaire, il y a donc une répercussion évidente sur nos entreprises locales. Par contre, elles cherchent à recruter et ont du mal à trouver des collaborateurs. Elles envisagent d'embaucher 120 à 150 personnes par an, pendant que la filière textile, au global, recrute près de 1 000 personnes par an.

On connaît la soie pour les vêtements et les accessoires. Quelles peuvent être ses autres applications ?

La mode et la haute-couture sont les principaux débouchés pour la soie en France. Mais étant biodégradable et biocompatible, elle est aussi utilisée en médecine. Certains stents coronariens sont fabriqués en soie. Quelques entreprises locales se positionnent sur ce domaine de la santé mais le Japon reste le pays le plus avancé en la matière.

Intersoie, Unitex et la Métropole de Lyon ont signé un accord-cadre le 16 novembre 2018 pour s'engager en faveur de la filière soie et textile. Quels sont les points importants de ce partenariat ?

Ce partenariat public privé conclu au moment du festival Silk in Lyon contribue à élever ensemble les ambitions du territoire pour dynamiser la filière. Des enjeux de formation et d'emplois sont mis en avant. L'accord-cadre conclu pour la période 2018-2021 vise notamment à bâtir des parcours pédagogiques, à l'image de ceux proposés sur Silk in Lyon, pour attirer des jeunes dans nos carrières à fort potentiel. Nous prévoyons de travailler avec les organismes qui s'occupent des demandeurs d'emplois et des personnes en réinsertion professionnelle afin de contribuer à résoudre un paradoxe : positionner les bons individus aux bons endroits, entre des entreprises en quête de compétences et des individus à la recherche d'un emploi.

DENIS ET FILS PARTENAIRE DU LUXE FRANÇAIS

A Montchal, dans la Loire, la PME de 60 personnes réalise 80 % de sa production textile en soie. Un savoir-faire que Bruno Denis a hérité de son grand-père, fondateur de l'entreprise en 1956, et qu'il a positionné auprès des plus grandes maisons de couture de luxe française

« Dès 1985, nous sommes passés de sous-traitant à fabricant pour les dix plus grandes marques de luxe de France dans le secteur de la mode et de la haute-couture. Le marché du luxe tire notre activité. Depuis près de quatre ans, notre chiffre d'affaires croît de 10 % par an. Nous avons réalisé 12,1 M€ en 2018 », expose Bruno Denis, aujourd'hui dirigeant de l'entreprise familiale. Denis & fils fabrique, par exemple, la doublure soie griffée Chanel pour toutes les collections textile de la marque de luxe. Une référence qui illustre l'activité principale de l'atelier de 6 000 m2 implanté à Montchal : tisser au mètre et à façon pour le secteur du luxe.

Parce que l'entreprise et son précieux savoir-faire intéressent ces grandes maisons pour sécuriser leurs approvisionnements, Chanel est entrée, en 2016, au capital de Denis & fils, mais a également repris Moulinages de Riotord, en redressement judiciaire à l'époque, et Hugotag Ennoblissement. « Ces partenariats permettent de maintenir active la filière et d'envisager des stratégies d'avenir beaucoup plus ambitieuses », affirme Bruno Denis. Il soulève une problématique qui est devenue un challenge pour ses confrères et leurs clients prestigieux : « Notre matière première principale, la soie, nous rend tributaire de ses zones de production que sont la Chine et le Brésil. Avec des partenaires comme la maison Chanel, qui fait preuve d'une très grande ouverture d'esprit, nous pouvons réfléchir à d'autres axes de développement, qui sont bénéfiques à l'ensemble de nos confrères et de nos clients. »

Entretenir une collaboration forte avec la maison Chanel « n'a pas froissé nos autres clients, comme nous le craignions en amont, mais a plutôt été un atout pour notre développement et nous a conféré une image d'entreprise capable de fournir une qualité optimale », souligne Bruno Denis.

Cet élan l'invite à s'imaginer sur d'autres terrains, toujours liés au textile, son savoir-faire historique. « Nous créons, début 2019, une nouvelle usine pour notre nouvelle structure Lightex Industries Innovation, dédiée à la fabrication de tissus innovants pour les secteurs de l'automobile et de la santé », en collaboration avec Cédric Brochier. Il compte ainsi démontrer que « nos métiers ont de l'avenir et qu'en trouvant les bons créneaux, la filière textile est loin d'être vouée à l'échec ».

DIVINE TROUVAILLE REVISITE LA SOIE

Musée des tissus et des arts décoratifs, "pivot de l'industrie textile"

« La soie est une matière qui se prête parfaitement à la création. Avec Divine Trouvaille, nous avions envie de faire vivre le patrimoine local sur la soie et de la positionner différemment en inventant de nouvelles façons de la porter et en la rendant davantage accessoire de mode », explique Valérie Bonnet, cofondatrice de la jeune marque d'accessoires, lancée au Puy-en-Velay en 2017 et désormais présente dans quinze points de vente, dont une boutique partagée au Village des créateurs depuis septembre 2018. Deux créations caractérisent Divine Trouvaille : « le bandeau-foulard long, qui se plie à toutes les envies que ce soit en tour de cou, ceinture, autour d'un chapeau ou noué sur un sac à main ; le bijou-foulard ». Le duo de dirigeantes se compose d'une créatrice qui dessine les modèles et d'un profil commercial et communication pour positionner les objets. L'impression des soies est confiée à des sous-traitants locaux. La fabrication des bijoux est réalisée en interne. « Nous visons 50 000 € de chiffre d'affaires pour 2018, notre première année de commercialisation, explique Valérie Bonnet. 2019 sera dédiée à la conquête de nouvelles boutiques et à la mise en place d'un réseau de vente à domicile. Nos accessoires en soie demandent du conseil quant à leur utilisation et nos clients aiment toucher la matière. »

« Intersoie, via Unitex, s'engage aux côtés de la Région et de l'ensemble des partenaires dans le sauvetage du musée des Tissus et des arts décoratifs car il est un pivot important de notre industrie. Il fait partie intégrante de l'écosystème que nous voulons redynamiser, avec le soutien des collectivité territoriales », souligne Xavier Lépingle, président d'Intersoie.

Le musée et ses collaborateurs détiennent « une expertise sur la rénovation des textiles anciens que l'on ne sait plus produire aujourd'hui ». Les entreprises locales sont également en possession de collections et de dessins qui constituent le patrimoine textile et industriel de la région lyonnaise. Les fonds du musée sont également constitués d'objets cédés par les entreprises. « Nous disposons, ensemble, d'un réel patrimoine à valoriser », selon Xavier Lépingle.

Transmission des savoirs

« Notre industrie cherche des chimistes, des infographistes, des automaticiens, des dessinateurs… Notre filière propose des métiers variés et riches et pas uniquement une alignée de personnes sur des machines à coudre. Nous devons aussi communiquer sur cette diversité », pour Xavier Lépingle, président d'Intersoie.

La région dispose d'organismes pour la formation initiale, comme le lycée professionnel Les Prairies à Voiron, La Martinière Diderot pour des BTS ou l'Itech qui forme des ingénieurs et des techniciens dans le domaine de la chimie appliquée au textile. « Mais ils ne suffisent pas, témoigne Xavier Lépingle. Alors toutes les entreprises de la filière ont mis en place des processus pour identifier des personnes présentant des aptitudes manuelles et les forment. » La transmission des savoirs et des gestes, le compagnonnage, restent une réalité dans la filière soie.

Soierie vivante, gardienne du patrimoine

L'association loi 1901 implantée à la Croix-Rousse se positionne comme une structure « de sauvegarde du patrimoine de la soie à Lyon ». Elle propose des visites commentées avec démonstrations sur les métiers à tisser. Elle veille sur les deux derniers ateliers de « tissage-logis » de canuts appartenant à la Ville de Lyon. Une boutique commercialise des articles d'artisans et d'industriels locaux.

La soie à Lyon depuis 1466

Louis XI choisit Lyon, en 1466, pour produire la soie à grande échelle. Déjà, à l'époque, sa situation géographique, sa proximité avec l'Italie et ses foires au dynamisme commercial reconnu, lui confèrent un positionnement idéal pour y développer une industrie de pointe. En 1540, sous François Ier, Lyon obtient le monopole des importations des soies grèges ; quelque 12 000 personnes vivent du tissage à Lyon. Rapidement, l'industrie de la soie fait la richesse de la cité.

Le métier à tisser Jacquard est mis au point à Lyon dans les années 1800 et améliore la productivité. En 1868, le filière de la soie à Lyon compte 400 entreprises et plus de 100 000 métiers à tisser. La révolte des canuts (les ouvriers de la soie) marque les années 1830 avec des conflits sociaux, une grève, des émeutes et près de 300 morts.

Le XXe siècle transforme l'industrie avec l'apparition de la mécanisation, mais aussi de matériaux nouveaux comme le nylon, le polyester, la viscose, et les fibres à haute technologie comme le kevlar, le PVC, la fibre de verre… Si la filière n'affiche plus les chiffres éloquents de son âge d'or, la région et ses industriels poursuivent un travail d'innovation engagé par les soyeux précurseurs lyonnais.

550

C'est le nombre d'élèves accueillis les jeudi et vendredi sur l'événement grand public et professionnel Silk In Lyon qui s'est tenu en novembre 2018. De la primaire aux BTS, ces jeunes ont pu découvrir le « Parcours des savoir-faire » et la variété des métiers du textile. Un des objectifs de ce nouvel événement de la filière a donc été atteint : communiquer sur des métiers qui allient tradition et modernité.




Stéphanie POLETTE
Journaliste

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