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Eric Lamouret, président du syndicat des courtiers d'assurances : "Les assurances ont tardé à agir!"

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Eric Lamouret, président du syndicat des courtiers d'assurances : "Les assurances ont tardé à agir!"
DR - Eric Lamouret

Questions à Eric Lamouret, président du Sycra (Syndicat des courtiers d'assurances), secrétaire général de la Chambre nationale des conseils Intermédiaires en assurances et vice-président du Cluster d'Assurance Auvergne-Rhône-Alpes.

Comment s'est comportée la profession d'assureur pendant le confinement ?

Les assureurs dans leur ensemble n'ont pas pris de position groupée dès le départ, ils n'ont pas su se mobiliser immédiatement de façon lisible, audible, compréhensible et coordonnée, les clients de nos cabinets de courtage ne les ont donc pas ou mal entendus. En revanche chacun s'est mobilisé de son côté. On note donc une latence d'ajustement qui peut laisser penser à un manque de lucidité notamment pour les grands groupes d'assurance qui sont sensés prévoir justement les risques, et dans un sens, prévoir l'exceptionnel.

Se pose en fait la problématique autour du sinistre maximum possible (SMP) qui correspond habituellement au montant des dommages matériels le plus important pouvant résulter d'un événement garanti, en d'autres termes le pire scénario imaginable entraînant l'épuisement total de la garantie, mais en la circonstance il n'y a aucun dommage matériel, et on estime le montant global des pertes d'exploitation sans dommage à près de 60 milliards d'euros, un montant à mettre le secteur de l'assurance par terre, en théorie puisque les garanties contre les pertes d'exploitation sans dommages ne couvrent pas les conséquences d'une pandémie.

Quels sont les enjeux liés à l'assurance au regard du confinement ?

D'abord, il s'agit pour chaque courtier d'assurance de faire en sorte que ses clients bénéficient du meilleur accompagnement possible en cette période, avec sous-jacente, l'idée de préserver in fine leur portefeuille. La profession s'est donc mobilisée pour garantir à distance la meilleure proximité et la continuité de l'activité autour de ses missions essentielles, la gestion de sinistres et la prise en charge des assurés. Le télétravail qui s'est organisé sans trop de difficulté grâce à des plans de continuité d'activité bien anticipés a été d'une aide précieuse pour préserver la proximité tant apprécier de nos clients.

Mais le véritable enjeu durant cette période de confinement réside dans l'inquiétude logique de leurs clients à laquelle les courtiers d'assurance ont dû d'emblée faire face au regard des atermoiements des compagnies d'assurance sur la perte d'exploitation pour prendre des positions d'indemnisation extracontractuelle. Si près de 90 % des grandes entreprises possèdent cette assurance des pertes d'exploitation en cas de dommages, il n'y a qu'environ 60 % des petites entreprises qui ont choisi de la souscrire.

Cette garantie qui permet à l'entreprise de compenser les effets de la diminution du chiffre d'affaires et de faire face à ses charges fixes en couvrant les frais généraux permanents (amortissements, impôts et taxes, loyers, rémunération du personnel, intérêts d'emprunt…) ne s'applique très majoritairement qu'en cas de dommage matériel direct : incendie, explosion, bris de machine, tempête, catastrophe naturelle, attentat. Mais le problème est que dans le cas du Coronavirus, il s'agit d'une perte d'exploitation sans dommages, un risque difficile à modéliser, aucun des effets indésirables subis par les entreprises ne résultant d'un sinistre direct.

La logique veut qu'en temps normal, un client qui n'est pas assuré pour un sinistre ne perçoit aucun dédommagement. Or là, nous ne sommes pas en temps normal et l'aspect émotionnel s'invite dans les arbitrages. Ce n'est d'ailleurs pas non plus gagné pour ceux (excessivement rares parce que la garantie est très chère) qui étaient assurés pour une perte d'exploitation sans dommage.

Comment sortir de cette situation qui se fait jour ?

C'est bien là tout l'enjeu qui se dessine au sortir du confinement. Certaines enseignes ont joué la carte de la solidarité auprès de leurs clients qui avaient souscrit des contrats multirisques. MMA a ainsi annoncé le versement « d'une indemnité de crise sanitaire » comprise entre 1.500 et 10.000 euros selon le chiffre d'affaires des clients professionnels de la mutuelle concernés, relevant uniquement des professions les plus durement frappées et couverts en perte d'exploitation après incendie. Mais prudemment, cette compagnie a précisé que cette indemnité « s'ajoute aux dispositions contractuelles, indépendamment de toutes garanties qui pourraient être dues ».

Les compagnies restent extrêmement prudentes dans le contexte actuel, l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) qui supervise les assureurs français, ayant appelé les assureurs à « une gestion prudente, devant l'ampleur des engagements auxquels ils ont à faire face dans un contexte encore incertain et évolutif ».

Mais le secteur n'en a apparemment pas fini avec les polémiques, au premier rang desquelles celles qu'a engendrée l'annonce du CIC Assurances et des ACM (Assurances du Crédit Mutuel) avec leur annonce du versement d'une prime de relance mutualiste, forfaitaire et immédiate à leurs clients assurés contre les pertes d'exploitation au titre de la multirisque professionnelle d'environ 30 000 assurés professionnels. Présentée par le groupe bancaire comme un geste solidaire de 200 M€, elle serait pour certains, à l'image de l'AGEA, la fédération nationale des agents généraux d'assurance qui a saisi l'ACPR pour arbitrage, une manière d'échapper à un engagement contractuel pour couvrir réellement les pertes qui se monteraient à 1 voire 2 Md€ selon les estimations.

Heureusement que de son côté l'Etat a assuré des aides circonstancielles et des financements via la Direccte et les banques, c'est un accompagnement solidaire appréciable.

Comment analysez-vous cette crise du point de vue de votre activité de courtage ?

Nous avons assuré un plan de continuité. Nous avons pu gérer la transition vers le confinement parce que nous disposions déjà de systèmes informatiques fiables et que nous sommes originellement plus agiles et souples dans nos métiers d'intermédiaires d'assurance mandataire de nos clients.

Les courtiers, et tout particulièrement ceux du SYCRA, ont immédiatement organisé des campagnes d'appels téléphoniques pour assurer leurs clients de leur présence à leurs côtés et de leur pleine mobilisation pour les accompagner, même au-delà des seules problématiques d'assurance, en les informant des différentes aides à leur disposition. Comme leurs clients, les courtiers sont des entrepreneurs qui comprennent les enjeux prioritaires en cette période aussi inédite que complexe.

A la marge, nous avons constaté quelques défauts de paiements de certains de nos clients les plus durement touchés et un léger ralentissement de nos affaires. Si notre chiffre d'affaires est reconduit à 95 % via des échéances annuelles, on peut néanmoins estimer une perte de celui-ci entre 5 et 10 %. Mais en fonction de la composition de leur portefeuille, certains cabinets de courtage pourront être plus affectés que d'autres, avec des pertes pouvant aller jusqu'à 20%.

Quels sont les risques sur le marché de l'assurance si les dédommagements ne sont pas à la hauteur des attentes ?

Personne ne lit dans la boule de cristal, on verra tous les effets de cette crise et de la communication approximative voire contradictoire des assureurs porteurs de nos risques au renouvellement des affaires, traditionnellement en fin d'année.

Dans ces temps de crise et parfois tragiques, le confinement est aussi propice à un travail plus intense de fidélisation clients, le télétravail procurant pour les courtiers une autre manière de travailler et occasionnant de nouvelles approches. En ayant été immédiatement proche de leurs clients, plus physiquement évidemment, mais au téléphone ou en visioconférence, avec la même qualité et précision dans les informations données, les conseils apportés et sans aucune rupture dans le traitement des sinistres, les courtiers ont su consolider la valeur ajoutée qu'ils apportent quotidiennement à leur clientèle.

Peut-on s'attendre à voir émerger des solutions assurantielles répondant à des situations de pandémie ?

Il est certain que nous allons conquérir une terre vierge, de là à ce qu'il s'agisse d'un eldorado pour les assureurs…non ! Sans dispositif obligatoire et parfaitement mutualisé, le coût de l'assurance serait trop élevé pour le client. Bruno Le Maire a sollicité la Fédération française des assureurs en ce sens pour réfléchir à des indemnisations pour de futurs risques sanitaires. La CNCIAS (Chambre Nationale des Conseils Intermédiaires en Assurances) dont notre syndicat le SYCRA est membre fondateur et au sein de laquelle je suis Secrétaire Général, vient d'ailleurs de remonter ses réflexions et propositions sur le sujet.

Quid du coût d'un régime sanitaire pandémique ?

Un régime préexistant pourrait opportunément servir de modèle à la conception d'un régime d'assurance des Catastrophes Sanitaires, à l'image du régime légal des Catastrophes Naturelles. La Garantie des Pertes d'Exploitation consécutives à Catastrophes Sanitaire devrait être couverte par une cotisation additionnelle, individualisée dans l'avis d'échéance du contrat et calculée à partir d'un taux unique défini par arrêté. Ce taux étant appliqué au montant total des cotisations des autres garanties accordées par le contrat d'assurance.

La place semble s'entendre sur le fait que le futur régime d'assurance devra reposer sur un partenariat public-privé pour indemniser les conséquences économiques de la pandémie. Il faut ici laisser le soin aux actuaires d'apprécier le niveau que ce taux devrait avoir pour concourir à un financement raisonnable du provisionnement technique et prudentiel de la garantie des Pertes d'Exploitation consécutives à Catastrophe Sanitaire. Néanmoins, au regard de l'ampleur de la Catastrophe Sanitaire que nous traversons actuellement nous ne pouvons pas imaginer qu'il puisse être d'un niveau inférieur à celui du taux de cotisation couvrant la garantie des Catastrophes Naturelles.

Certains estiment aujourd'hui qu'en se référant au régime de Catastrophe Naturelle pour bâtir le futur Régime de Catastrophe Sanitaire, on atteindrait environ 15 milliards de réserves en 10 ans, soit uniquement un quart des besoins requis pour la crise actuelle que l'on valorise à 60 milliards d'euros.

Certains dans la profession plaide plutôt pour un recours à un autre dispositif, celui du GAREAT (Gestion de l'assurance et de la réassurance des actes terroristes). Par un accord de marché, toutes les sociétés d'assurance adhérant au GAREAT cèdent une partie de leurs primes d'assurance dommages afin de mutualiser leurs risques.

L'assiette de primes représentait 210 M€ en 2018, selon la Caisse centrale de réassurance (CCR). Sur ces primes d'assurance dommages aux biens, s'appliquent un taux de prime de réassurance et non d'assurance, défini selon les montants des capitaux assurés, fixé à 6% de la prime dommages aux biens pour les risques compris entre 6 et 20 M€, 12 % pour les risques compris entre 20 et 50 M€, 18% pour les risques supérieurs à 50 M€ et à 24% pour le risque nucléaire. Ce système permet d'organiser une première tranche de co-réassurance qui repose sur la solidarité entre assureurs, en fonction d'une clef de répartition élaborée selon la proportion de primes cédées par les compagnies.

Au-delà de cette première tranche de co-réassurance qui s'élève à 500 M€, le pool d'assureurs peut faire appel à la réassurance privée via un programme commun de réassurance en excédent de perte annuelle dit « stop loss ». Son plafond, fixé à 2,6 Md € en 2018, devrait atteindre selon les spécialistes 2,780 Md€ en 2021, ce qui nécessite, au-delà de ce plafond, de faire jouer la réassurance publique avec une couverture illimitée proposée par la CCR avec la garantie de l'Etat.

On le voit, ici aussi, les montants à constituer pour faire face aux conséquences économiques d'une future pandémie semblent difficilement atteignable par la simple décision de la mise en œuvre d'un nouveau dispositif, quel qu'il soit. Les travaux qui ont débutés sous l'égide du ministère de l'Economie s'annoncent d'autant plus complexes qu'ils font déjà l'objet d'une énorme attente de la part des clients finaux, des chefs d'entreprise aussi échaudés que frustrés par un traitement assurantiel qu'ils estiment, à tort ou à raison, loin d'avoir été à la hauteur de leurs besoins et attentes au regard des circonstances exceptionnelles provoquées par une crise sanitaire subie.




Julien THIBERT
Journaliste

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