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Alain Griset : « La période reste compliquée »

Entretien avec Alain Griset, président de l'Assemblée permanente des chambres de métiers et de l'artisanat, alors que la Semaine nationale de l'artisanat vient de débuter (du 11 au 18 mars).
Alain Griset : « La période reste compliquée »
D.R.

Actualité Publié le ,

Avec un peu plus d’un million d’entreprises en France, l’artisanat revendique toujours son statut de « première entreprise de France ». Comment se porte-t-elle ?

Alain Griset : La période reste compliquée. La reprise n’est toujours pas en vue, même si chez certains d’entre nous, ça va mieux. En fait, chez les artisans, les effets de la crise se sont fait sentir avec du retard, à partir de 2013. Mais du coup, la reprise est aussi en décalé ; et on n’a pas encore retrouvé les niveaux d’avant crise. Sans surprise, le bâtiment est le secteur qui aujourd’hui est le plus en difficulté, et qui continue à perdre des emplois, c’est dramatique. Les autres secteurs souffrent aussi, mais dans une moindre mesure. Et même après la reprise, il faudra attendre encore deux, trois ans avant que les artisans du bâtiment en bénéficient, le temps que les projets de construction se concrétisent. Sans la mise en place d’une fiscalité incitative pour les particuliers, pour la rénovation des logements par exemple, dans la construction, ça va encore prendre du temps avant de redémarrer vraiment.

A part dans le bâtiment, est-ce que l’artisanat continue à créer des emplois ?

A.G. : On connaît une stagnation en termes d’emplois aujourd’hui, même s’il existe des besoins non pourvus. En masse on stagne, mais il y a des départs en retraite qui vont devoir être remplacés, et certaines entreprises embauchent malgré tout. Cependant on rencontre toujours la même problématique d’inadéquation entre les gens en recherche d’emplois et les besoin des entreprises. Trouver un bon charpentier, menuisier, ou carreleur, c’est toujours très compliqué, et ce, malgré le chômage très élevé. C’est là que la formation joue un grand rôle, pour les plus jeunes, mais aussi pour les adultes en reconversion. En fonction des besoins des entreprise, on forme les adultes, pour leur permettre de trouver du boulot, et à nos collègues de trouver les salariés dont ils ont besoin.

Depuis plusieurs années, les politiques mettent l’apprentissage en avant dans la lutte contre le chômage, notamment des jeunes, est-ce que ça fonctionne ?

A.G. : On revient de loin ! Il y a encore vingt ans, chez les politiques, tout le monde n’était pas favorable à l’apprentissage. Aujourd’hui, tout le monde considère que c’est un mode de formation à développer. C’est une victoire pour nous, qui avons beaucoup bataillé pour convaincre que l’apprentissage est au moins aussi efficace que la formation académique. Les chiffres prouvent que le nombre de jeunes insérés dans monde du travail grâce à l’apprentissage est supérieur à celui des jeunes insérés via le monde académique. Malheureusement, on peut être d’accord sur le principe et prendre de mauvaises décisions. Fin 2013, le gouvernement a décidé une diminution de l’aide à l’emploi pour les apprentis, et la suppression du crédit d’emploi. Cela a créé une rupture. On a enregistré une baisse très forte du nombre d’apprentis entre 2013 et 2015. Depuis, ils ont reconnu leur bêtise, sont revenus en arrière, et cette année, on a pu constater une forte hausse des inscriptions dans les centres de formation.

Et auprès des jeunes et de leurs familles, l’apprentissage est attractif ?

Le discours a évolué très positivement, mais il faut encore souvent convaincre les familles, qui n’ont pas totalement intégré tous les avantages de l’apprentissage, en particulier pour l’insertion professionnelle. Il faut permettre aux jeunes de choisir ce qu’ils ont envie de faire. On croise beaucoup de jeunes adultes en réorientation, qui sont allés à l’université sans trop savoir quoi y faire, et qui des années plus tard peuvent enfin choisir de faire ce qui leur plaît, en rejoignant nos formations.

Nous avons encore des progrès à faire en termes de perception, c’est pourquoi on organise régulièrement des « portes ouvertes » au sein des centres de formation, qu’on appelle désormais les Universités des métiers de l’artisanat, puisqu’on y forme des jeunes à tous les niveaux d’études, du CAP au niveau bac +3, bac +4. Mais on y accueille aussi des personnes en reconversion, en formation continue… On accueille tous les publics, à tous les âges, et on adapte nos formations en fonction de leurs besoins.

C’est aussi le rôle de la Semaine de l’artisanat, qui se tient du 11 au 18 mars ?

La Semaine de l’artisanat, c’est une action différente. Les « portes ouvertes » font découvrir nos outils de formation et nos filières. La Semaine de l’artisanat permet plutôt au grand public d’avoir un focus sur les métiers de l’artisanat, mais aussi d’inviter des responsables politiques et économiques à vivre une journée dans la peau d’un artisan. Un certain nombre ont accepté de jouer le jeu cette année, et à nos yeux, c’est l’occasion pour eux de mesurer ce qu’est la vie d’un chef d’entreprise… Et ça peut les inciter ensuite à prendre les bonnes décisions, pour une économie plus dynamique !

Le projet de loi pour la réforme du Code du travail contient plusieurs volets qui concernent les artisans et les apprentis. Quels sont les points sur lesquels vous êtes vigilant ?

Il y a plusieurs observations à faire à propos du projet de loiEl Khomri. D’abord, j’aimerais souligner qu’en France, on parle toujours du patronat comme si toutes les entreprises étaient identiques. Mais quand on est chef d’une entreprise artisanale, qu’on a deux, trois, ou quinze salariés, on n’a pas du tout la même gestion que quand on a 10 000 salariés. Le patron de chez Renault, quand il y a un problème dans l’entreprise, il va être remercié, il va avoir un chèque pour partir, mais jamais il ne va courir le risque de perdre sa maison. Un artisan, s’il a des problèmes financiers, il risque de perdre ses biens. Chez Renault, le patron ne voit jamais ses salariés. Un artisan, il travaille au quotidien avec eux, ce n’est donc pas du tout la même relation. Et aujourd’hui, quand il a un problème avec l’un de ses salariés, et que ça finit aux prud’hommes, un licenciement peut être annulé non pas sur le fond, mais sur la forme. Parce qu’il n’a pas bien rempli le document, pas mis la bonne phrase… Bien souvent, la condamnation aux prud’hommes pour ces erreurs est dramatique pour l’entreprise. Nous ne voulons pas que les prud’hommes soient une instance qui condamne une entreprise pour des questions de procédure, sinon ça freine l’embauche. Or, dans les conditions actuelles, les artisans préfèrent ne pas embaucher plutôt que d’être embêtés. D’une façon générale, sur le Code du travail, personne ne s’y retrouve, et un artisan ne peut pas avoir l’aide d’un service juridique ou de ressources humaines ! Il faut simplifier tout ça pour qu’on s’y retrouve. Il n’y a aucun artisan qui peut être sûr de ne pas avoir dans son entreprise quelque chose qu’on puisse lui reprocher, les textes sont trop complexes et les règles changent trop souvent, on ne peut pas demander aux gens d’embaucher dans ces conditions.

Même chose sur l’apprentissage : il est évident qu’il existe un certain nombre de règles qui ne sont pas compatibles avec le développement de l’apprentissage. Par exemple, quand un apprenti boulanger ne peut pas travailler une partie de la nuit ! Apprendre à faire du pain quand le pain est fait, ça ne sert à rien. Dans une entreprise de bâtiment, quand on a un chantier sur les bras mais qu’on ne peut pas faire travailler l’apprenti parce qu’il a fait ses 35 heures, et bien on préfère ne plus prendre d’apprenti. Bien sûr il y a des règles, on veut simplement que les mêmes s’appliquent aux apprentis et aux autres salariés. Nous sommes favorables à toutes les mesures qui viseront à faciliter l’embauche d’apprentis.

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