AccueilActualitéAbdel Belmokadem (Nes & Cité) : "Devenir un Pôle Emploi hors les murs"

Abdel Belmokadem (Nes & Cité) : "Devenir un Pôle Emploi hors les murs"

Entreprendre utile avec un savoir-faire 100 % français et issue de la banlieue. Voici comment pourrait se définir la raison d’être de la TPE Nes & Cité (16 collaborateurs, 1 M€ de CA) fondée il y a 21 ans par Abdel Belmokadem à Vaulx-en-Velin. Cet autodidacte pilote ce cabinet de recrutement et de médiation-emploi avec un engament total auprès de jeunes qui ont perdu la foi dans les modèles traditionnels d’accès au travail.
Abdel Belmokadem (Nes & Cité) : "Devenir un Pôle Emploi hors les murs"
© Julien Thibert - Pour Abdel Belmokadem, "les entreprises et les candidats doivent faire chacun un pas en avant".

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Abdel Belmokadem, dans quel cadre avez-vous organisé le récent job dating sur le parking du Mac Donald’s de Décines pour le compte de plusieurs entreprises locales ?

Ce job dating s’inscrit dans le cadre d’un appel à projet national que nous avons remporté via le programme d’investissement dans les compétences déployé par l’Etat (PIC, 15 milliards sur la période 2018-2022, Ndlr). Il s’agit d’un programme qui bouscule le paysage de l’emploi dans les quartiers depuis quelques années.

A Lyon, nous essayons d’organiser un job dating par mois "hors les murs" avec l’objectif de provoquer des rencontres entre deux mondes qui parfois s’ignorent, celui de l’entreprise et les candidats issus de quartiers prioritaires ou éloignés de l’emploi.

Nes & Cité intègre un consortium composé notamment de la fondation OL, d’eRHgo et l’aéroport Lyon Saint-Exupéry pour ce type d’opération. Par ailleurs, nous travaillons par exemple en étroite collaboration avec Pôle Emploi, qui est d’ailleurs l’un des financeurs de ce programme.

L’Etat a massivement investi dans la rénovation des quartiers. Et les problèmes n’ont pas été réglés.

En quoi ce type d’appel à projet "hors les mur" est-il pertinent ?

Pendant de nombreuses années, l’Etat a massivement investi dans la rénovation des quartiers. Et les problèmes n’ont pas été réglés. J’ai toujours milité pour que l’argent soit aussi réorienté vers l’accompagnement à l’emploi et l’éducation. La réforme de la formation, à travers le PIC, a permis de dégager des moyens, orientés sur des appels à projet portant sur l’accompagnement à l’emploi et la création d’entreprise.

Ce qui nous a permis de mettre en œuvre ces opérations de recrutement. Notre objectif, devenir le Pôle Emploi "hors les murs" et toucher le maximum de personnes éloignées de l’emploi.

Abdel Belmokadem : "Encore très difficile de faire entendre notre voix aujourd'hui"

De nouvelles méthodes de recrutement émergent. Quel est votre avis sur la question de l’emploi en France ?

C’est encore toujours très difficile de faire entendre notre voix aujourd’hui, en tant que petite TPE de banlieue. Nous portons pourtant un savoir-faire qui est "100 % banlieue et 100 % français". Cette posture soit, dérange, soit n’intéresse pas. Il n’est pas normal que de grands groupes d’intérim, trustent encore certains segments d’appels à projets. Qu’ils soient sollicités ça ne me pose aucun souci mais que l’on donne aussi du crédit à nos actions locales.

En quoi les années 1990 et les émeutes de Vaulx-en-Velin ont-elles bouleversées votre carrière ?

J’avais 22 ans environ et j’étais boxeur de haut niveau, dans un contexte social et politique où la discrimination était très forte. Les émeutes sont venues marquer de manière encore plus profonde cette situation. Ne savant de plus ni lire ni écrire à cette époque, je ne voyais aucune issue en France et je suis donc parti en Italie pour continuer à boxer dans un club à Milan.

Au bout de 8 mois, j’ai ouvert les yeux en me disant que j’avais fui mon pays. Je me suis dit que si je devais réussir ce serait d’abord en France, avec l’ambition de changer le regard sur nos jeunes et nos quartiers.

Vous vous sentiez ainsi imprégné d’une telle mission ?

Non. Mais ce que je ressentais, c’était une profonde injustice et l’envie de me « bagarrer » pour changer justement les choses. Je pouvais m’exprimer sur un ring mais le jour où j’allais arrêter je n’aurais plus eu d’autres terrains d’expression. Je me suis ainsi engagé dans le domaine de l’égalité des chances et précisément sur le segment de l’emploi.

Ses dates clés

1990 : Emeutes de Vaulx-en-Velin

2001 : Création de Nes & Cité

2015 : Attentats en France

2017 : Levée de fonds de 400 000 euros pour restructurer Nes & Cité

20 ans après où en est-on justement au niveau de l’égalité des chances ?

J’ai évolué car je ne perçois plus la discrimination mais une chance pour tous, je ne vois plus de la discrimination mais des talents et de la valeur. Certains entrepreneurs et dirigeants lyonnais m’ont aidé à changer ce regard, m’ont tendu la main et permis de me construire. Je pense à l’ancien directeur général des services de Vaulx-en-Velin, issu de l’immigration et des quartiers à Jean-Claude Michel, Jean-Michel Aulas, Patrick Bertrand ou Bruno Rousset.

Ces personnes continuent à m’éclairer encore aujourd’hui. Certains d’entre eux sont d’ailleurs entrés au capital de Nes &Cité. Ils m’ont démontré que tout était possible, que l’on pouvait être différent mais créer une société ensemble et pas qu’orientée sur le business. Ce partage de valeur et d’engagement, je ne le percevais pas auparavant.

Investir sur l’humain et plus seulement dans l’urbain

Quid de l’accès à l’emploi ? Est-ce plus facile de trouver un job aujourd’hui ?

J’aimerais vous répondre oui. Mais en même temps il y a des lueurs d’espoirs. Il n’y a jamais eu autant d’acteurs engagés et de moyens sur ce champ de l’égalité des chances qu’aujourd’hui. Mais la situation reste encore compliquée. Il ne faut ni baisser les bras ni pointer du doigt ceux qui discriminent, ça ne sert à rien. Mon leitmotiv : faisons avec ceux qui ont envie de faire.

Nous travaillons aujourd’hui avec des entreprises qui ne voulaient pas travailler avec nous auparavant. Le seul fait de constater que leurs concurrents étaient nos partenaires et qu’elles avaient déniché des talents les a convaincues.

"On a pu démontrer que nous avions des talents dans les quartiers et que les entreprises les embauchaient"

Comment convaincre ainsi de telles entreprises d’embaucher dans les quartiers ?

Nous y sommes allés au culot, en montant des opérations de recrutement atypiques : dans des loges de stades football, dans des remorques de poids lourds aménagées pour accueillir des rendez-vous, chez l’habitant, dans la rue, ou sur des rings de boxe.

On a ainsi pu démontrer que nous avions des talents dans les quartiers et que les entreprises les embauchaient. Nous travaillons par exemple avec le groupe Vicat, Stef ou encore Vie & Véranda.

© Julien Thibert

"Progressivement les portes se sont ouvertes et nous avons gagné en légitimité"

Comment vous préparez les candidats ?

Nous allons d’abord les chercher chez eux, en faisant du porte-à-porte, en immersion totale dans les territoires. Nous avons développé le « aller vers » il y a 20 ans. Progressivement les portes se sont ouvertes et nous avons gagné en légitimité. Ensuite nous les coachons via des séances training sur les codes et cultures de l’entreprise, et on les positionne sur des postes en les préparant pour les entretiens.

Les entreprises sont aussi préparées aux codes des quartiers via le management de la diversité. L’objectif de cette médiation : faire un pas vers l’autre.

En quoi Pôle Emploi qui reste-t-il un opérateur incontournable ?

L’emploi, reste avec l’éducation un pan majeur de la politique nationale. Mais paradoxalement, quand on compare les deux systèmes, on remarque que Pôle Emploi a pris 20 à 30 ans d’avance sur l’Education nationale dont le système reste sclérosé. Travailler avec Pôle Emploi et co-organiser des opérations est simple, tandis qu’avec des lycées par exemple cela reste très compliqué.

Que vous inspirent les propos de certains hommes politiques qui souhaitent "remettre la France au travail" ?

Je pense qu’ils se moquent du monde. Nous n’avons jamais eu un taux aussi de chômage aussi bas et proche, à 2-3 points près, du plein emploi. Il faut mettre de l’équité dans l’accès à l’emploi et comprendre pourquoi certaines personnes restent sur le carreau : est-ce un problème de formation ? d’employabilité ? Et mettre les bons moyens en face. Il faut continuer à soutenir le PIC. Pour une fois on travaille sur l’humain et non plus sur l’urbain.

Entre nous...

Son style de management... Participatif, responsabilisant et bienveillant !

Son rituel du matin... Un café avant de commencer la journée

Ses inspirations... Des entrepreneurs lyonnais qui m’ont fait et me font encore confiance

Son lieu ressourçant... Rome, je voue une passion pour l’Italie

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