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« L'échec n'est pas une fin en soi et les possibilités de rebond existent »

Publié le - - Vie juridique

« L'échec n'est pas une fin en soi et les possibilités de rebond existent »

Carole Dessus (avocate associée chez CMS Francis Lefebvre Lyon Avocats) et Alain Niogret, administrateur judiciaire (Associé au cabinet lyonnais BCM) font partie du réseau Prévention & Retournement qui regroupe les spécialistes du restructuring*. Ils confirment l'indispensable nécessité qu'ont les chefs d'entreprise à anticiper la période qui va s'ouvrir dès septembre avec l'arrêt progressif des mesures d'aides et de soutien.

Confirmez-vous que les chefs d'entreprises sont dans une posture d'attentisme ?

Carole Dessus : les entreprises sont sous perfusion avec des reports de charges sociales et fiscales ou d'échéances bancaires. On est même sur des reports de capital et d'intérêts alors que dans nos négociations antérieures avec les banques, il n'était même pas pensable de les demander. Tous les délais ont été suspendus dont la neutralisation de la cessation des paiements jusqu'au 23 août.

Tous les signaux ordinaires d'alerte sont finalement figés. Et dans le même temps on octroie des prêts garantis par l'Etat. Aujourd'hui, les coûts et les charges sont extrêmement limités. La question est de savoir à présent si la reprise sera au rendez-vous à court-terme. Les entreprises sont effectivement dans une position d'attentisme. Même celles qui n'en n'ont pas besoin profitent de ces mesures.
Pour apprécier les dossiers de financement, les banques vont devoir analyser le ratio chiffre d'affaires/endettement alors que l'octroi des PGE aura fait monter l'endettement. Du coup, les entreprises ne seront plus dans des ratios « convenables » pour bénéficier de nouveaux prêts. Cela coûtera plus cher aux entreprises de se faire financer, une fois les mesures d'aides supprimées. Les banques joueront-elle alors encore leur rôle de prêteur lorsqu'il s'agira de financer du BFR et de l'investissement ?

Alain Niogret : je confirme en effet que beaucoup d'entreprises contractent à des PGE alors que leurs trésoreries sont saines. Les dirigeants se disant qu'ils pourront rembourser dans un an ou faire de la croissance externe avec cet apport. On peut effectivement se demander aussi si les banques prêteront aussi facilement une fois que le train de mesures d'aides sera passé.

Quel est votre avis sur cette nouvelle phase de restructuration de dettes des entreprises qui va s'ouvrir ?

A.N. : C'est un vrai un sujet. Certaines entreprises seront dans l'incapacité de rembourser leurs PGE. L'Etat va-t-il donner un coup de pouce en allongeant la durée de remboursement au-delà de 5 ans ? Fera-t-on des write off sur les PGE ? Quelle sera la position de la Commission Européenne car si ces abandons de prêts sont validés ? On parle même de création par l'Etat d'un fonds d'investissement qui lui permettrait d'entrer au capital des entreprises, en rachetant la dette et se substituant aux banques.
Si les entreprises restent « sous cloche » jusqu'à fin décembre, il faudra ensuite commencer à payer les charges courantes, les arriérés. La Loi de finances rectificative prévoit en outre un certain nombre d'abandon de charges patronales dans plusieurs secteurs d'activités. J'accompagne actuellement un groupe avec qui nous avons déjà traité du passif social. Mais la Commission des chefs de services avec qui nous négocions ne sait toujours pas lorsque cette mesure sera effective. D'ici septembre, nous espérons un positionnement du Gouvernement sur ce sujet.Il faut également parler de distorsion de concurrence entre ceux qui bénéficieront d'abandons de charges et les autres. Les questions sont nombreuses.

"On ne peut pas passer d'une période d'assistanat à plus rien"

C.D : sur la question de la neutralisation de la cessation des paiements, on constate que l'Allemagne par exemple, a étiré la période jusqu'à mars 2021 alors qu'initialement c'était septembre 2020 pour éviter les faillites en cascade. Notre rôle de conseil et d'accompagnement sera plus accentué au moment de la relance, lorsque les mesures d'accompagnement seront arrêtées. Il faudra alors remettre en place les mécanismes associés et les discussions avec les diverses parties prenantes pour trouver des solutions. On ne peut pas passer d'une période d'assistanat à plus rien. Mais surtout, cette dette constituée pendant ces derniers mois existera et il faudra bien la gérer.

Dans quelles dispositions sont les chefs d'entreprise avec qui vous travaillez ?

C.D : Je travaille avec des entreprises qui étaient en difficulté avant la crise du Covid. Dans certains cas, la défense des reports d'échéance a donc été facilitée en raison des mesures d'aides mises en place dès mars. Je pense notamment au secteur du retail où le business n'était déjà pas florissant avant et le Covid a accéléré leur chute avec des mises en place de procédures collectives car même avec les divers reports, il fallait payer les salaires.

A.N : nous n'avons jamais autant connu de dépôts de bilan dans le retail. Il s'agit d'établissements qui étaient déjà abîmées auparavant. J'ai l'impression qu'aujourd'hui en France, les dirigeants ne savent pas trop où ils vont. L'humeur est très maussade et les inquiétudes nombreuses.

Cette crise remet-elle en question un modèle économique des entreprises ?

C.D. : nous avions une industrie régionale, je pense à la chaussure et plus globalement à l'habillement qui a totalement disparue aujourd'hui. Le sourcing est passé en Inde ou en Asie, avec les problématiques associées de ruptures de stock. On peut imaginer une relocalisation de ces fournisseurs, sinon en France du moins en Europe.

A.N. : La crise a remis aussi en question les habitudes de consommation des gens, qui vont vouloir favoriser les circuits-courts. Il faudra du temps pour relocaliser à une échelle géographique plus proche, avec des risques de surcoût des marchandises.

Quel est le message que vous voulez diffuser auprès des dirigeants ?

C.D : il faut appel aux professionnels du restructuring qui connaissent parfaitement les situations de crise et qui ne feront pas perdre de temps aux entreprises.

Beaucoup d'informations circulent et les chefs d'entreprises ne peuvent pas tout absorber et gérer. De plus, toutes les entreprises sont potentiellement concernées et ça c'est inédit. Il faut anticiper.
La question du télétravail et de sa démocratisation met en relief aussi l'usage futur des locaux professionnels et des bureaux qui à terme pourraient être moins fréquentés. Certaines organisations pourraient revoir leur modèle de fonctionnement.
L'échec n'est pas une fin en soi, et les possibilités de rebond existent. Cette crise révèle que l'échec n'est pas le seul fait d'une mauvaise gestion d'entreprise mais que des événements exogènes peuvent accélérer la chute d'un business.

A.N. : nos cabinets sont ouverts aux dirigeants. C'est notre métier que de conseiller et d'accompagner. L'anticipation reste le maître-mot et il ne faut pas attendre la première échéance d'un PGE pour se rendre compte qu'on ne pourra pas la payer.

Avec la perspective des Présidentielles, l'année 2021 portera aussi de forts enjeux sociaux qui vont s'ajouter à la crise économique. Les plans de restructuration potentiels se feront dans une période extrêmement tendue et on peut s'attendre à une action syndicale forte au sein des entreprises.

Pendant 7 semaines, nous avons mis en place un numéro vert « Solidarité entreprises Covid » via le Conseil national des administrateurs et des mandataires judiciaires qui permettait de répondre à des dirigeants et des salariés. 30 professionnels ont ainsi pu échanger autour du fonds de solidarité (25% des appels), sur les refus de prêts bancaires (12%), sur les aides (11%), ou sur la mise en place du chômage partiel (10%). Une démarche qui a permis de mieux faire connaître notre profession aux dirigeants et collaborateurs.

* Née en 2004 à Lyon, Prévention & Retournement est une association qui regroupe des acteurs du restructuring dans les domaines de l'administration judicaire, du droit, du chiffre, de la banque et du financement, du management opérationnel et des RH.
Tour d'abord limité à la région Auvergne-Rhône-Alpes, le réseau s'est développé avec l'ouverture d'une antenne à Marseille en 2015, puis à Bordeaux en 2017. Aujourd'hui, 150 membres composent l'association Prévention & Retournement."




Julien THIBERT
Journaliste

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